Rencontre sur le Mékong

vendredi 14 janvier 2022

VIEILLIR EST UNE ACTIVITE  

Etre vieux est un naufrage.

 

Rien de nouveau dans la page qui suit et Saint Augustin a visiblement été lu par B. Vergely. Mais cette page est lumineuse. 

Le phénomène du vieillissement est une mine d'or pour tous les camelots et charlatans qui vivent de l'angoisse éprouvée par les vivants et commercialisent des remèdes matériels ou mentaux, dérisoires mais de bon rapport... Pourtant, rien de ce que proposent ces boutiquiers ne peut consoler ceux qui souffrent du vieillissement. Le seul remède contre la peur du temps qui passe est en nous. Il n'y a rien à faire, rien à chercher, rien à acheter : tout est déjà là, gratuit, dans notre tête, prêt à l'emploi. Il suffit de jeter les vieilleries qu'on nous y a laissées, de défaire les idées fausses qu'on s'est tricotées, de décaper la rouille qui nous sépare de vérités pourtant pressenties. Quelques efforts réalisables pour un bonheur à notre portée.

 

                                                                                                                     Gérard Duc

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"Quand on pense à la vieillesse, on pense bien sûr au temps. Au temps qui passe. Au temps qui est compté. Et l'on conclut à la fatalité. Que pouvons-nous faire face au temps ? Ne sommes-nous pas totalement impuissants à son égard ? Moins qu'on ne le pense, tout étant lié au regard que l'on porte sur lui. Un tel regard repose sur la découverte que tout change dès que l'on accepte le temps, dès que l'on comprend que nous sommes le temps et enfin que l'irréversibilité qui le caractérise a une autre face.

 

S'agissant de l'acceptation, il importe de rappeler que celle-ci n'est pas évidente. Nous sommes toujours en décalage par rapport au temps. Il pèse et ce poids pose question. Trop long, il fait souffrir. Trop court, aussi. Il use également. Il fatigue. Il blesse les corps qu'il outrage par ses dommages. Mais, paradoxe, le temps est le remède au temps. Prenons le temps du temps, donnons-nous le temps, on se repose et tout se met à reposer. Le temps se met à durer et non plus à passer. Il se met à se remplir au lieu de se vider. Il devient un temps opportun au lieu d'être un temps importun. Il cesse d'être un temps-fatalité (chronos en grec) pour devenir un temps-opportunité (kairos[…] Ce ne sont pas des fatalités. Si la réalité est parfois révoltante parce qu'elle est vide, elle est aussi vide parce que l'on passe son temps à se révolter et à se désespérer.

 

On touche là au mystère de nos limites et de ce que nous appelons la "finitude". Nous sommes limités mais ce n'est pas le néant qui nous limite. Ce n'est pas l'échec de l'existence. C'est la profondeur d'une existence dont nous ne soupçonnons pas les limites […]

 

On vieillit et on meurt de ne pas apercevoir ses limites et, notamment, ses limites économiques et sociale. L'argent ne résout pas tout. On use les personnes, les corps et les âmes à force de le faire croire. Notre système qui pense que tout se résout par l'argent soumet la société à une pression parfois insupportable. Il crée des phénomènes d'usure, de vieillissement, de dépression, voire de suicide. Le retour à la conscience de nos limites évite ce phénomène d'épuisement. La tragédie grecque nous enseigne que le héros tombe dans le tragique quand il nie ses limites. Il est sauvé de les reconnaître. Cela vaut pour le temps et la vieillesse. On en sort, on s'en délivre, en y rentrant. Le temps que l'on accepte n'est plus un temps que l'on subit. On n'est plus dans le temps en acceptant le temps. On est dans la réalité.

 

L'existence est pleine d'opportunités. On passe à côté de celles-ci à force de se révolter […] Mieux vaut une vie limitée mais réelle qu'une vie illimitée mais irréelle, Les êtres humains font souvent le contraire. Ils sont dans l'idée de la vie plus que dans la vie et dans l'image d'eux-mêmes plus que dans eux-mêmes. Mieux vaut donc un temps réel qu'une éternité irréelle […]. Le sage qui vit au présent regarde ce qu'il est et non ce qu'il […]

 

Le monde qui envisage les choses de l'extérieur, "objectivement", "rationnellement", "lucidement", évolue dans un temps de mort. Il ne vit pas le temps. Il compte le temps qui reste à vivre. Il ne voit pas le temps comme une qualité, mais comme une quantité. […] On est là au cœur du problème de la condition humaine. Ce problème commence bien avant la vieillesse. Il y a en chacun de nous la tentation de voir non pas ce que l'on est mais ce que l'on a. Cette tentation qui nous enferme dans la tristesse nous vole notre liberté et notre vie. On retrouve sa liberté en passant de ce que l'on a à ce que l'on est. Ce passage fait les vieillesses réussies. Il fait les vies réussies. Il fait rencontre un autre temps."

 

Une vie pour se mettre au monde

Marie de Hennezel et Bertrand Vergely

éd. Carnets nord, Paris, 2010) 

 

Les lecteurs intéressés par le thème du temps (traité sous l'angle philosophique et spirituel) pourront, outre l'ouvrage cité ci-dessus, se procurer les Confessions de Saint Augustin (éd. GF/Flammarion, 2001) et, dans un cadre moins théologique, mais tout aussi éclairant et limpide, Le Pouvoir du moment présent de Eckart Tolle (Ariane Éditions, Québec, 2002 - ISBN 978-2-920987-46-3), un chef-d'œuvre traduit en plus de 30 langues, et qui, sur ce même thème, dispense de toute autre lecture. 

                                                                                                                                                        G.D.

                       

Bertrand Vergely : philosophe et enseignant dans de grandes écoles. Parmi ses nombreux ouvrages : Retour à l'émerveillement (éd. Albin Michel, 2010)

 

Marie de Hennezel : a travaillé dix ans comme psychologue dans le domaine des soins palliatifs à l’hôpital international de la cité universitaire de Paris. Elle assure des stages de formation à l’accompagnement des mourants. Ouvrage en lien avec le thème de l'âge : La chaleur du cœur empêche nos corps de rouiller (Ed. R. Laffont, 2010).

 

 

                       

 

 

 LES IMPASSES PSYCHIQUES DU YOGA 

 (et de toute spiritualité) 

 

Le contenu de cet article, suscité par la lecture des écrits de Marc-Alain Descamps[1]prolonge celui du n° précédent des Cahiers : "Mâyâ : un problème insoluble ?

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Le concept de "spiritualité" est difficile à cerner tant le mot lui-même recouvre une nébuleuse de sens en lien avec les religions, l'occultisme, l'ésotérisme, le sacré mais peut aussi s'en distancer puisqu'il existe une spiritualité laïque voire athée.

Son étymologie, tous les pratiquants de yoga la connaissent : "spiritus", c'est le "souffle", proche des termes de "prânâ", "ruach", "pneuma". Pascal établissait une distinction intéressante entre "l'esprit de géométrie", rationnel, mathématique, et l'"esprit de finesse", de nature supérieure. C'est ce dernier sens qu'on retrouve dans la spiritualité qui nous intéresse, en rapport avec la transcendance et une dimension supérieure à l'intellect.

D'après M.-A. Descamps cette spiritualité "…ne peut être étudiée que si elle est aidée par la psychanalyse. Mais la psychanalyse va être à son tour éclairée par la spiritualité, alors elle deviendra ouverte et globale, c’est-à-dire inspirée par les sagesses de l’Orient. On peut donc la nommer une transpsychanalyse. Les notions de pluralités des vies (samsara ou réincarnation), de causalité universelle même morale (karma), d’illusion de la matière et des données sensorielles (maya) et de descentes périodiques du divin (avatar) sont maintenant des possibilités à prendre en considération"

 

Les entraves psychiques

La psychanalyse actuelle peut aider à mieux comprendre ce que met en jeu la spiritualité. Freud plaçait au premier plan les pulsions déterminant pour beaucoup le comportement humain. Ces pulsions, limitant notre libre-arbitre, passent au second plan lorsqu'un individu évolué nourrit en lui un idéal.

De même, l'inconscient (considéré par Freud comme un lieu de "rebut" où sont stockés traumas, complexes et fantasmes) peut devenir source créatrice dans la mesure où il a été "assaini" par une prise de conscience. Or ce qui est conscient est apte à devenir surconscient (ou superconscient, supraconscient – termes synonymes). A cette dernière catégorie appartiennent les états supérieurs de conscience, les rêves conscients, l'Éveil…

Le surmoi freudien doit aussi être évoqué comme une réalité limitante. Il concerne morale, notions de bien et de mal, crainte de l'enfer, aliénation, violence due à nos peurs. Une première forme de libération peut se faire en ce domaine lorsque l'individu agit de manière "ajustée", non par crainte d'un châtiment (humain ou divin) mais par amour du "Bien". Si un tel individu agit ainsi, c'est qu'il a découvert en lui la notion de "sens" – sens de son existence et sens d'un univers non soumis au hasard. De la morale (issue d'exigences divines) on passe alors à l'éthique, née d'une prise de conscience et d'un choix librement adopté.

 

Se libérer de ces entraves

On aura compris que lever les limitations évoquées ci-dessus permet une forme de maturation, de cette "Réalisation" qui autorise la sortie progressive de l'égocentrisme, de la "mégalomanie infantile", le renoncement aux besoins du moi, aux désirs incessants, trompeurs et dictatoriaux qui masquent notre véritable nature. Extase, Satori, Éveil, Samâdhi,  Nirvâna, Illumination, Entrée dans le Royaume – suivant les cultures – ne sont possibles que si nous nous désitentifions de l'image réductrice que nous avons de nous-mêmes, c'est-à-dire de notre apparence physique, de notre profession, de notre milieu social, familial, etc. L'ego entretient notre statut narcissique et nous empêche d'intégrer notre appartenance au Tout dont nous demeurons séparés. C'est la Mâyâ hindouiste, l'illusion dont il convient de déchirer le voile. Nous abandonnons alors l'"enfant-moi", nostalgique du sein maternel et vivant dans la crainte de mourir en perdant tout ce qui garantit son bien-être.

D'après M.-A, Descamps, pour échapper à cette toile d'araignée psychique (pulsions, inconscient, surmoi…), le rêve-éveillé (à ne pas confondre avec les "rêveries imaginatives", les "rêveries compensatoires", les "promenades guidées" ou les "méditations sophrologiques") permet d'accéder au surconscient. Il s'agit alors d'échapper progressivement au piège des mots, du mental, des concepts, d'accepter de "ne plus penser" pour se "laisser penser". Dire "n'importe quoi*, ne pas contrôler ni censurer permet de libérer l'imaginaire, autorise la possible expression d'images fortes issues de l'inconscient et amenant un processus de guérison.

De même les mythes, expressions de l'inconscient collectif, en "psychanalyse spiritualiste[2]", aident le patient à élaborer une mythologie personnelle qui n'est pas de nature autobiographique et favorise l'accès à l'essence de l'Être. Quand cette sublimation, étudiée par Jung, se produit, le sujet se trouve confronté (souvent de façon inattendue) à un sentiment d'amour fulgurant et inconditionné. 

 

Il peut être difficile d'entendre d'abord que s'impliquer intensément dans la spiritualité (ce que peut supposer la pratique yogique) exige une "remise en ordre psychologique" ; ensuite, que si l'on n'a suivi ni psychothérapie ni psychanalyse, la démarche doit en tout cas avoir lieu au cours du cheminement spirituel grâce à un Maître reconnu… Insistons toutefois : le propos concerne celles et ceux qui vouent leur vie à ce type de quête… 

Quoi qu'il en soit, étant donné qu'il est plutôt rare d'être accompagné par un Maître spirituel, il ne reste plus qu'à compter sur ses propres capacités. Seulement "l'œil ne voit pas l'œil", et il est très difficile de résoudre seul ses propres problèmes psychologiques – à plus forte raison une névrose ou une psychose. Les traumatismes,  enfouis sous les couches sédimentaires de notre passé ou de nos passés, sont le plus souvent insoupçonnables. Et faire comme si tout allait bien se solde irrémédiablement par des années d'efforts inutiles et de stagnation spirituelle.

 

Les pièges de Mâyâ

S'impliquer intensément dans une voie spirituelle, si l'on n'a pas préalablement "nettoyé le terrain", conduit à pervertir une démarche intérieure a priori bénéfique. Chaque type d'engagement spirituel correspond alors et s'ajuste au problème non reconnu. M.-A. Descamps inventorie les comportements les plus fréquents que nous résumons ici :

-       L'indifférent coupé de ses sensations, le déprimé revenu de tout, choisissent la voie du Renoncement.

-       Ceux qui vivent dans la dépréciation d'autrui et souvent d'eux-mêmes, optent pour un ordre prêchant l'humilité.

-       Les suicidaires, en tout cas ceux qui se haïssent et sont victimes de psychoses d'identité, ont pour obsession la "mort de l'ego".

-       Les instables, incapables de construire dans la durée, deviennent errants, pèlerins, vagabonds sous prétexte qu'ils sont "libres". 

-       Celui qui a peur d'autrui et de la vie en général, recherche l'isolement, s'enferme dans une cellule, une grotte, avec… son égoïsme.

-       Le claustrophobe, en revanche, devient prêcheur itinérant.

-       Le masochiste s'impose des mortifications physiques ou psychologiques.

-       Le dominateur orgueilleux se consacre au bien de "sa" cause ou de "son" ordre, bref, au mouvement auquel il s'identifie.

-       Les délirants partagent en principe leurs visions et les dialogues qu'ils croient entretenir avec le divin. Ceux dont la personnalité est fractionnée entendent des voix, vivent des phénomènes divers (transes, possessions…) qu'ils considèrent comme "intuitions", "messages prémonitoires", etc.

 

Notons que les comportements cités ne sont pas pervers en eux-mêmes. Ils le deviennent parce que ceux qui les adoptent sont victimes de leur aveuglement – de mâyâ.

Les ashrams, les séminaires de yoga ou autres nous font parfois rencontrer des personnes qui, sans être nécessairement engagées dans une démarche extrême, jouent un rôle d'emprunt dont elles sont à la fois actrices et spectatrices. Il est aisé de sourire devant ces pseudo mystiques souvent puérils, mais soyons vigilants : même lucides, nous sommes tous potentiellement exposés à de telles dérives.

Il convient donc de nous poser les questions permettant d'être au clair sur l'authenticité de nos tendances. C'est ainsi que…

-       … si je cultive le détachement du monde et de ses biens, il peut être utile de me demander si ce n'est pas par indifférence, par déception ou par résignation.

-       … si je suis humble, modeste, déteste les orgueilleux, ne serait-ce pas à cause d'un mépris de moi-même dont l'origine est peut-être à rechercher dans mon enfance ou après (abandon, trahison…) ?

-       … si je privilégie le renoncement, le lâcher-prise, ce peut être dû à un état sinon dépressif en tout cas de désillusion.

Et ainsi de suite. Aussi sincère que nous soyons, chaque attitude en soi positive peut être mimée par un sujet présentant une faille psychique, niée ou invisible. 

 

Tout cela n'est guère réjouissant. Mais nous sommes ainsi faits : les traumatismes sont souvent refoulés dans l'inconscient et indétectables sur simple demande. Néanmoins, même enfouis, ils peuvent ressurgir lors d'une pratique comme par exemple la méditation. Si la prise de conscience entraîne peur, pleurs, colère ou quelconque autre émotion intense (c'est souvent le cas), la solution consiste à observer ladite émotion avec le même regard tranquille qu'on poserait sur un nuage traversant le ciel. 

 

Conclusion

Si nous admettons être plus que notre corps, plus que nos émotions, plus que notre cerveau, nous aspirons presque inévitablement à la dissolution des conditionnements qui rassurent l'ego mais interdisent l'accès à un état de plus grande liberté. 

Si, dans cet élan, nous confions au yoga (ou à toute autre voie spirituelle) la mission de donner un sens de nature transcendantale à notre existence, nous pouvons être tentés de nous engager dans une sâdhanâextrême et solitaire. C'est alors que surgissent les pièges.

Pour peu que nous ayons vécu ou que nous vivions des états d'expansion de conscience, un espoir naît et grandit en nous. La quête entre alors dans une phase cruciale exigeant une vigilance et une lucidité extrêmes. En effet, l'attente peut devenir obsessionnelle et empêcher toute progression. De nombreux chercheurs d'absolu sont comme aspirés par un vortex mental, véritable labyrinthe dont ils n'ont pas conscience. Les années passent et ils tournent en rond. Soit ils se résolvent alors à tout abandonner, soit ils s'obstinent en s'affublant de rôles consolateurs mais illusoires qui les égarent davantage et égarent ceux qui, peut-être, les suivent. C'est pourquoi une aide extérieure préalable peut s'avérer  précieuse, voire indispensable à qui s'investit corps et âme dans une démarche susceptible d'apporter le Salut, l'Éveil ou la Libération.

Gérard Duc

 



[1] "Né le 10 juin 1930 à Agen et mort le 29 décembre 2018 à Paris, [M,-A. Descamps] est un enseignant, philosophe et psychologue français, professeur de yoga et écrivain. Il a enseigné la psychologie à la Sorbonne, puis à l'université René-Descartes de 1966 à 1994. Il a été psychanalyste et didacticien du GIREP." (Wikipedia )https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc-Alain_Descamps  Le GIREP est un groupe de psychanalystes qui utilisent les ressources du rêve- éveillé.

[2] Psychanalyse qui refuse de se laisser enclore dans des apriori matérialistes. "Après avoir pendant tout un siècle exploré les couches les plus basses et les plus profondes de l'être humain, les temps sont venus de s'occuper aussi de ce qu'il y a en lui de plus haut. C'est donc une psychanalyse des Hauteurs qui trouve ici ses fondements." (M.-A. Descamps)

 

MÂYÂ : UN PROBLÈME INSOLUBLE ?

 MÂYÂ[1]: UN PROBLÈME INSOLUBLE ?  

 

Depuis Lao Tseu qui pose l'ambiguïté du rêveur (homme ou papillon ?) en passant par Calderon dans sa pièce La Vie est un songe ("Serais-je en train de rêver,
bien que je me crois éveillé ?
" dit Sigismond), jusqu'à quelques films de SF (comme la trilogie de "Matrix"), nous sommes mis en face du problème que pose à quelques scientifiques et philosophes la nature de ce qu'on nomme la "réalité". Les grands courants spirituels ont apporté très tôt des réponses à cette énigme troublante qu'aucune certitude actuelle n'élucide vraiment. Dans la tradition hindouiste et yogique, la seule vraie Réalité, de nature transcendante, est présente en nous mais masquée à notre conscience par mâyâ. Il est cependant possible de l'expérimenter, de la "réaliser" : les Maîtres en témoignent. Les pratiquants de yoga que nous sommes ne peuvent que souhaiter accéder à cette Réalité ultime, libérée des chaînes et garante de la félicité la plus absolue. Seulement il semblerait bien que son émergence soit hors de la portée du plus grand nombre. 

 

Comment envisager un éventuel accès à cette Réalité ultime dissimulée derrière la réalité que nous vivons quotidiennement ? Il s'agit d'abord d'admettre que le monde phénoménal, celui que nous considérons comme le seul possible et dont témoignent nos cinq sens, n'est en fait qu'un décor dissimulant la Réalité transcendante à laquelle nous appartenons tous. Peut-on prouver cela, à savoir d'abord que ce qu'on voit, entend, touche, etc. est une illusion de nos sens et de notre mental – donc mâyâ ?

 

L'Advaïta Vedânta[2] distingue quatre états de conscience. L'état de veille (jagrata) se distingue de l'état de rêve (svapna) et de sommeil sans rêve (sushupti). Ces trois états sont transcendés par turîya, état de conscience pure, conscience du Soi qui nous échappe parce que conditionnés par les vasana (vies antérieures) mais aussi, nous le verrons, par d'autres facteurs. L'objectif d'un yogi est d'accéder à cet état qui permet l'Éveil puis, peut-être, la Libération (jivan mukta).

 

Rêve et veille = mâyâ

On a pour habitude d'opposer rêve et réalité. C'est aller trop vite. Les ondes corticales sont d'ailleurs peu différentes : l'électroencéphalogramme montre que les deux états sont des états de vigilance avec activité mentale. 

De même que la réalité sensorielle s'exerce durant les rêves, rendant plausible ce qui ne l'est pas dans la veille, les rêves, de leur côté, imprègnent l'état de veille. Ils agissent sur nos sentiments, voire sur nos actes, même si intervient l'esprit critique. L'esprit critique ne suffit pas à supprimer la dimension saugrenue des rêves. De même, l'état de veille est lui aussi truffé d'aberrations sensorielles, de perceptions erronées ou fantaisistes, d'actions illogiques. Il suffit pour s'en convaincre d'observer à quel point les comportements des humains censés être en état de vigilance sont souvent absurdes, irrationnels voire délirants. Mais notre esprit critique ne perçoit pas facilement ce qu'il voit sans cesse : il se trompe constamment.

 

Plan physique : nos sens nous égarent = mâyâ

Nombre d'exemples bien connus démontrent à quel point nos sens (qui seuls nous permettent d'expérimenter la réalité dans lequel nous évoluons) nous égarent. Il n'est pas que les illusions d'optiques pour nous convaincre que nous prenons souvent des vessies pour des lanternes. Goût, ouïe, odorat, toucher peuvent facilement être abusés et nous obligent à reconnaître que notre cerveau n'est pas maître du jeu. Serait-ce que nos capteurs sensoriels, même en bonne santé, seraient faillibles ? Non, pas eux, mais les zones cérébrales décryptant les messages émis par eux.

La réalité perçue par nos sens, n'existe donc pas en-dehors de nos représentations. Dans le cas contraire tout serait saisi d'une manière univoque qui pourrait servir de référence à ce qui serait alors qualifié de "juste" et de "faux". Or, ce mur est brun, dit l'un. Non, dit l'autre, il est vert. Non, il est gris, dit un troisième… Qui voit la couleur juste du mur ? Tout étant perçu par notre conscience, rien n'existe vraiment en dehors de l'expérience qu'elle fait du monde[3].

 

Plan psychologique : nos conditionnements nous égarent = mâyâ

Sur le plan psychique, nos conditionnements nous portent à être facilement convaincus.  Que nous le voulions ou non, nous sommes constamment influencés par ce que notre éducation, notre environnement et notre culture nous ont répété comme étant des vérités, des évidences que nous ne songeons plus à remettre en cause. La publicité, les idéologies, les comportements, les dogmes religieux, les particularismes culturels, tout est édifié à partir de cette répétition permanente de messages qui finissent par se constituer en croyances acceptées par le plus grand nombre. 

Notre psychisme entretient toutes ces croyances d'autant plus ancrées en nous qu'elles nous maintiennent dans un confort mental. En effet, quitter la doxa, c'est aller au devant des problèmes. Aussi être "tolérant" est souvent un habile moyen d'esquiver la contradiction, le conflit, qui exigent beaucoup d'énergie avec, de plus, le risque d'être mal jugé. Depuis notre enfance nous accumulons des réflexes – actes, opinions, jugements – qui ne nous appartiennent pas mais protègent l'"enfant moi" et que nous finissons par prendre pour des convictions personnelles. Toutefois, aussi persuadés que nous soyons, il nous arrive de trahir par des paroles ou des actes ces imprégnations.  Comme si, plus profond que nos soi-disant certitudes, sous le coup d'une émotion, d'un choc provoqué par une personne ou un événement, une vérité plus authentique forçait la barrière de nos croyances. Une part de nous, semble vouloir exercer sa liberté, faire craquer le vernis du paraître et rendre visible notre véritable nature. Cela devrait nous alerter quant au bien-fondé de nos certitudes…

 

Ne pas être dupes de mâyâ ne suffit pas

Prendre conscience que nous sommes constamment abusés sur tous les plans, c'est déjà franchir un pas vers ce qui est. Prendre conscience de nous-même, c'est observer sans cesse à quel point nous sommes constamment victimes de nos illusions. Même si cela ne suffit pas à nous extraire complètement de ce monde trompeur, réaliser que le moi et toutes ses facettes n'expriment pas ce que nous sommes profondément est une démarche salutaire mais déstabilisante. Le socle de nos certitudes se fissure, menace de s'effondrer, attente à ce que nous prenions pour notre identité. Surgissent alors les questions impitoyablement nécessaires : qu'est-ce qui est vrai en moi ? Qu'est-ce qui est vraiment moi ? Accepter que le vide physique est densément empli (particules, champs électromagnétiques), que les objets n'ont rien de matériel[4], passe encore : la physique nous l'explique en le démontrant. Mais dès qu'il s'agit de considérer autrement sa personne, ce que nous croyons être notre identité, cela ne peut que nous perturber profondément.

 

Si je ne suis pas ce que je crois être, qui suis-je ? Les écrits fondateurs du yoga (d'autres croyances l'affirment également) nous le disent : "Tat tvam Asi", tu es Cela (Aitareya Upanishad). "Aham  Brahmâ asmi", je suis le brahman (Brihadâranyaka Upanishad), "Ayam âtmâ  Brahmâ" (Mândûkya Upanishad). C'est une manière de proclamer que nous sommes beaucoup plus que ce que nous croyons être ; en fait, nous sommes le Soi, le Divin.

 

Même si j'accepte intellectuellement cette donnée, je considère ne pas avoir la possibilité d'expérimenter cette "nouvelle" identité tant elle me paraît hors de portée… J'ai beau essayer de ne pas me mentir, de mettre fin à tous les rôles que je joue en société, m'efforcer d'être honnête avec moi-même, ne pas me vautrer dans un consumérisme provoqué, mépriser toutes les formes de pouvoirs, agir au mieux avec autrui, l'environnement, etc.,  je sais bien, au fond, que je suis à des années lumières de la perfection dont les sages, les Libérés vivants, sont les incarnations incontestables… Si, de plus, j'ai lu Krishnamurti et que j'ai bien intégré le fait que je dois d'abord me changer avant de prétendre changer les autres et le monde[5], je me sens prisonnier d'une déréliction au fond de laquelle je ne perçois pas d'issue.

J'ai beau pratiquer la méditation, constater une amélioration de mon bien-être, me sentir moins stressé, plus serein, ce n'est pas pour autant que se dissipe mâyâ, le voile qui me tient à distance de ce qui est vraiment et, pis encore, de qui je suis vraiment.

 

Alors, que faire ?

Soyons clair : l'auteur de cet article ne se considère pas apte à donner une solution qu'il  ne possède pas ! Il peut tout au plus se contenter d'exprimer quelques réflexions, quelques intuitions, parler de pistes, de traces dans un désert. Il revient à chacun de suivre ou non ces traces – le mieux étant de se frayer par soi-même un chemin, sachant que les exemples et les paroles de celles et ceux qui ont osé le voyage peuvent nous inspirer. Il existe plusieurs voies de sortie mais peu – et aucune carte, même la plus fiable, n'intègre le GPS magique pouvant nous mener jusqu'à la Terre désirée – sinon promise…

 

D'ailleurs la métaphore du désert n'est pas très bonne : c'est en moi que je vais voyager… Et l'image du voyage n'est pas valide non plus ; je n'ai nulle part où je doive aller : j'y suis déjà – c'est ce que disent les guides (pas les guides touristiques). Il suffit, disent certains d'entre eux, d'un clignement d'œil pour dissiper l'illusion, alors que pour d'autres il faut y consacrer des milliers de vies…

 

Ce qui apparaît déjà indispensable c'est "lâcher" ; non pas ajouter à nos compétences des compétences intellectuelles, morales, etc.  mais s'en départir ; retrancher, polir la gangue pour faire apparaître la pépite.… Bref, mettre en place pratiquement tout le contraire de ce qu'on nous a soigneusement appris et que nous savons si bien faire ! 

Comment m'y prendre pour désapprendre ? Toute investigation étant reliée à des convictions, des croyances, des mémoires, quoi que je fasse sera inévitablement marqué du sceau de l'illusion. Comment dès lors me départir de mes conditionnements ? Si, pour les plus visibles, j'y parviens en partie,  comment procéder pour ceux dont je n'ai pas conscience ? Et comment être certain que les solutions trouvées, les changements apportés ne sont pas issus d'autres conditionnements ? 

Il tombe sous le sens qu'il en ira ainsi tant que j'utiliserai les outils que je sais manier : raisonnement, pensée logique, volonté, tout ce qui a contribué à confectionner mon déguisement. Je ne peux fonctionner qu'à partir de mes souvenirs, de ce que j'ai vécu, observé, lu, écouté… Comment me dépouiller de ce vieil habit empesé qui me colle à la peau ? Comment fabriquer du nouveau avec de l'ancien ? Pourtant, si ma quête est irrémédiablement vouée à l'échec, comment certains réussissent-ils ? Comment le nain que je suis pourrait-il se préparer à toucher le ciel ? 

 

Peut-être en considérant plus attentivement les moments offerts qui m'ont rendu inoubliablement heureux, les quelque secondes de grâce, dont il apparaît qu'elles avaient été possibles parce que je ne les cherchais pas. Des secondes qui m'étaient comme envoyées (d'où ? par qui ?) et m'avaient pris par surprise.

Peut-être en prenant conscience de certaines intuitions, nées sans raison apparente, qui, au bon moment, se sont avérées être exactement ce qu'il fallait faire – ou non, dire – ou non, et  dont les effets heureux m'ont stupéfait.

Ou encore, en constatant que des synchronicités m'ont mis sur la voie de la solution à un problème, ont répondu à une question ou dissipé une préoccupation…

Ces expériences (il y en a d'autres) peuvent nous être extrêmement utiles si nous les avons vécues en conscience et en avons observé les constantes :

-       elles sont la plupart du temps très fugaces mais d'une intensité inexprimable et rendent infiniment heureux.

-       elles n'ont pas surgi au moment où nous aurions pu les souhaiter mais se sont présentées inopinément, voire dans des moments calamiteux.

-       elles n'ont pas obéi à la volonté du mental pur et dur : "je veux je veux je veux…" D'ailleurs elles prennent fin par notre désir de les retenir.

 

Il est aussi possible qu'une méditation soit le terrain favorable à ce que se produisent des états de conscience modifiés offrant des repères utiles à notre démarche. Cependant il s'agit là d'un sujet que nous n'aborderons pas, tant ces états sont complexes et peuvent aussi être sources d'illusion et d'égarement.

 

On l'aura compris : nous n'avons pas la maîtrise des expériences jalonnant notre quête. En revanche les chercheurs de vérité en témoignent presque tous : nous pouvons préparer le terrain par des comportements adéquats (cf. par exemple les yama et niyama de Patanjali), grâce aussi à l'attention que nous portons à ce qui peut nourrir en nous cette aspiration à l'Éveil. 

 

Déchirer le voile de mâyâ qui nous empêche de réaliser le Soi que nous sommes, ne peut se produire par le simple souhait d'accéder à cette état de félicité et de clairvoyance – mais on constate que le souhaiter constamment au fond de soi, sans crispation, est une condition sinon suffisante, du moins nécessaire. 

On rétorquera que certains éveillés l'ont été très jeunes, que "ça leur est tombé dessus" malgré eux (Stephen Jourdain, Eckart Tolle par exemple). Certes, mais on sait aussi qu'ils aspiraient profondément et plutôt consciemment à échapper à cette "réalité" qui ne les comblait pas. Il est probable aussi que, dans des existences précédentes, ils avaient déjà mené à bien le "nettoyage" nécessaire à l'accomplissement de cette métamorphose.

 

La conclusion s'impose d'elle-même : le mieux est de poursuivre sereinement notre pratique, avec sincérité, sans attendre quoi que ce soit, sans se révolter, sans se dénigrer, sans se raidir dans la volonté d'arriver à tout prix au but. Il n'y a pas de but. Tout est déjà là, dans l'instant présent. Appliquons-nous à le vivre aussi pleinement, aussi amoureusement, aussi consciemment que possible, sans le regret du passé ni les peurs de l'avenir ni le désir forcené de "réussir quelque chose". Restons confiant : cette manière d'être nous prépare à ce retournement de perspective qu'est l'Éveil. La confiance ne fait pas de nos efforts des contraintes. Enfin, méditons ce conseil d'Albert Einstein : Il n’y a que deux façons de vivre sa vie : l’une en faisant comme si rien n’était un miracle, l’autre en faisant comme si tout était un miracle."

 

Gérard Duc



[1]  Dualité apparente appartenant à l'univers phénoménal ; elle est la nature illusoire du monde. Sa réalité est insaisissable mais l'Éveil permet d'en faire l'expérience. Cela permet de réaliser que le Soi universel (brahman) et le soi individuel (âtman) ne sont qu'un. 

[2] Philosophie non dualiste, enseignée par Shankara selon laquelle l'âme individuelle et la Totalité ne font qu'un.

[3] Pour Lacan, l'hallucination, en psychiatrie, appartient au réel car tout réel est de nature psychique…

[4] Un atome est composé de 9.999… % de vide

[5] "La crise mondiale l'exige. Nos vies l'exigent. Nos angoisses, poursuites et incidents quotidiens l'exigent. Nos problèmes l'exigent. Il faut une révolution fondamentale, radicale, parce que tout s'écroule autour de nous. Malgré un certain ordre apparent, en fait nous assistons à une lente décomposition, à une destruction" /Krishnamurti, La première et la dernière liberté, Stock)

 

 

LES DETRACTEURS DU YOGA SE TROMPENT DE CIBLE

 

Que le yoga soit source de bienfaits physiques et psychologiques, cela est indéniable. Depuis son apparition, il y a peut-être plus de 4000 ans[1], il n'a cessé de prendre de l'extension dans l'espace et le temps et n'a jamais connu autant de succès qu'actuellement. Ses détracteurs – il y en a encore ­ ­– parlent d'un "phénomène de mode". C'est grotesque : une mode est transitoire, capricieuse et périssable ; or les principes fondamentaux du yoga, fixés par Patanjali dans les Yoga Sûtra entre 200 av. J.-C et 500 apr. J.C. (auxquels se rattache le raja yoga) ne sont pas révolus. Et si ce traité fondateur de 196 aphorismes a laissé libre cours à de multiples interprétations et adaptations, il ancre cette discipline dans une pérennité qui n'est en rien dépassée. Le yoga s'est adapté au temps et aux espaces dans lesquels il a essaimé, et sa vitalité demeure. Il faut dire que ses caractères propres (techniques posturales, pratiques respiratoires, maîtrise de la méditation qui assouplissent, détendent, renforcent et énergisent le corps et le mental en douceur) sont intemporels et conviennent plus que jamais à la recherche de cet équilibre dont notre époque dérangée semble priver les individus.

 

Pour y voir un peu plus clair…

 

Il est difficile de parler de yoga en général tant il apparaît sous diverses formes… 

A l'origine ,voie et ascèse spirituelle destinée à conduire à la Libération, le yoga est d'abord lié à des doctrines et pratiques exposées dans des textes. Puis il prendra différents visages sous l'influence de Maîtres a priori réalisés qui, tout en conservant les caractères du Hatha Yoga lui imprimeront la marque propre de leur croyance. Citons pour exemples le Kriya Yoga de Paramahansa Yogananda (1893-1952), le Siddha Yoga de Swami Muktananda (1908-1982), le Sahadja Yoga de Sri Mataji (1923-2011) et le Kundalini Yoga de Yogi Bhadjan (1929-2004). 

Viendront ensuite des yoga (dont certain auront leur nom déposé comme marque commerciale) souvent reliés à leur "inventeur" comme le Yoga Iyengar, Le Bikram Yoga, ou à une caractéristique méthodologique comme l'Ashtanga Yoga (se réclamant de Patanjali, physiquement très dynamique)  qui, depuis le début des années 2000 a fait des petits : Vinyasa Yoga, Flow Yoga, Yin Yoga, etc.  

A cela il faudrait ajouter les formes de yoga qui répondent à la demande de diverses situations ou clientèles, comme le yoga pour les seniors, les enfants, les couples stériles, les séropositifs (AIDS yoga), les femmes enceints, les nudistes, les joueurs de golf et même les chauffeurs de taxis (Taxi Yoga) !

 

Nous considérerons ici le Hatha yoga parce que ses caractères spécifiques fondamentaux   (postures, techniques respiratoires, méditation) se retrouvent dans la plupart des autres yoga dont on pourrait dire qu'il est le tronc commun, et que c'est de lui que traitent par défaut la plupart des commentaires – qu'ils lui soient favorables ou opposés. Ses principes fondamentaux sont exposés dans l'ouvrage de référence : Hatha Yoga Pradipika

Qu'ils le louent ou le discréditent, les auteurs se réfèrent essentiellement à deux ou trois domaines : celui concernant le corps (dimension physique) et celui concernant l'esprit (dimension psychologique) avec parfois l'apparition de la dimension concernant l'"âme" (dimension spirituelle).

 

Le plan physique

 

Nous le disions, le yoga a ses détracteurs. Leurs arguments concernant les dangers physiques de cette discipline devraient plutôt s'arrêter à la manière dont elle est comprise et transmise par ceux qui en font profession. Mal enseignée, toute discipline corporelle peut évidemment s'avérer dangereuse. 

 

Reconnaissons avant tout que certaines formes plus ou moins extravagantes,  éloignées des yoga originels peuvent être à l'origine de malaises et accidents variés comme le Bikram pratiqué dans une salle chauffée à 40,6 degrés.

Cependant chaque forme de yoga porte en soi ses risques : l'ashtanga yoga, rapide, physiquement exigeant, pose parfois des problèmes au niveau des épaules et des tendons ; l'approche Iyengar, mal maîtrisée, peut être catastrophique ; dans les centres Shivananda la posture sur la tête est pratiquement imposée au premier cours (c'est en tout cas le souvenir que j'en ai gardé… peut-être cela a-t-il changé). 

Mais il convient d'être très clair : dès qu'on exige du corps une postures qui ne lui est pas quotidienne un dommage peut se produire. L'athlétisme, la natation, l'alpinisme comportent des risques… Tout va dépendre de la qualité du formateur, du professeur, du guide dont le rôle est primordial. Sa maîtrise et sa compétence ainsi que sa conscience professionnelle peuvent et devraient éviter tout accident. La notion de progression physique s'impose. Nous y reviendrons, sachant qu'au préalable, il nous paraît essentiel de signaler  que le yoga n'est pas un sport ­– même si des compétitions de yoga sont organisées en Amériques après avoir failli l'être en Inde[2].

 

Le yoga n'est pas dangereux mais le professeur l'est parfois

 

Tout dépend de la personnalité du professeur mais surtout de la formation suivie. Actuellement des propositions de formation en 200 heures (voir par exemple : Yoga Alliance – formation en un mois ou sur plusieurs WE) ne sont plus rares.

Type d'annonce fréquent sur internet : "La formation intensive de 200 heures dispensée à l'ashram des Pays-Bas est reconnue par la Yoga Alliance et la Fédération Internationale de Yoga. Au terme de ces 4 semaines de cours, vous posséderez une base solide pour enseigner le yoga à n'importe qui."

"Base solide"… Il y a de quoi non seulement s'interroger mais s'insurger. 

Heureusement des formations sérieuses existent : l'Union Européenne de Yoga (UEY) [3] certifie la formation des enseignants par un diplôme si celui-ci est obtenu en 4 ans et 600 heures minimum. Les fédérations membres de l'UEY sont d'accord sur la nécessité pour les enseignants d'assimiler les connaissances, la pratique et les compétences pédagogiques, anatomiques, déontologiques, etc. requises pour enseigner.

Au-delà de l'exigence de bon sens, les quatre années imposées et les 800 heures sont insuffisantes : elles ne constituent en fait que le début d'une sâdhana (recherche personnelle) qui peut et devrait durer toute une vie. Ce n'est en effet qu'à force d'expérience, d'approfondissement et de réflexion que s'affine peu à peu la transmission de ce qui relève d'un art touchant simultanément à tous les domaines de l'individu. 

C'est dire qu'une formation acquise en un mois est une formation embryonnaire pour un diplôme au rabais qui crée de pseudo professeurs peut-être de bonne volonté mais incompétents et dont les erreurs ne peuvent que conforter les adversaires d'un yoga pouvant en effet s'avérer physiquement dangereux.

 

Pour illustrer ces dérives frôlant parfois la caricature citons l'exemple de Glenn Black, un professeur de yoga qui déclare: "Aujourd'hui, beaucoup d'écoles poussent les élèves à bout. [] La plupart des adeptes devraient arrêter le yoga. Ce n'est pas pour tout le monde." Cette déclaration tout à fait pertinente dans sa première phrase devient  plus surréaliste quand on découvre que le professeur en question a eu recours au yoga pour soulager sa douleur après une hernie discale et "s'est méchamment blessé le dos en tentant de reproduire la posture de l'angle ouvert sur le côté" ! [4]

 

Le comportement du professeur doit viser non seulement à la maîtrise de savoir faire et de savoir être mais à la connaissance de la psychologie des élèves. Ne serait-ce que pour les inciter à la mesure. 

En effet, un adulte prenant des cours de yoga redevient facilement l'élève qu'il était à l'école. Les conditionnements de jeunesse ressurgissent : faire des efforts, se dépasser, ne pas s'écouter, ne pas lâcher prise, défier, devancer ses condisciples, être en tête du troupeau, bref "performer" comme on dit dans le monde de l'entreprise… Autant d'injonctions soi-disant éducatives, tellement entendues et si bien assimilées qu'elles apparaissent comme devant s'appliquer à tout ce que nous entreprenons d'important au cours de notre vie. C'est ainsi que se met en place le monde orwellien de l'aliénation. Censées permettre notre réussite et notre épanouissement, ces attitudes font partie des comportements professionnels mais aussi, et c'est effrayant, de développement personnel. La caricature de ce type de dérives est le sport ; il les a si parfaitement intégrées qu'elles ont conduit aux excès que l'on sait. Des activités dont l'origine première était de permettre à l'humain d'accéder à une forme de liberté, ne font que l'aliéner davantage en le soumettant à un modèle dénué de toute élévation.

 

Quel que soit l'âge de l'élève, il est presque inévitable qu'à tel ou tel moment du cours, dans telle ou telle âsana, tel ou tel élève ne résistera pas à la tentation de dépasser les limites articulaires ou musculaires d'un corps qui, si on sait l'écouter, prévient toujours avant que surgisse la douleur. Celle-ci et la sanction qui la suit ne sont pas toujours immédiates. L'excès peut provenir de la répétition d'une posture ou d'un mouvement non ressentis comme agressif dans l'instant mais qui, reproduits au fil du temps, agissent comme la goutte d'eau qui érode et creuse le roc. L'âge venant, l'adepte inconséquent réalise alors mais trop tard que les dégâts produits ont pour seule origine un refus de prudence, un déni de réalité ou hybris(démesure inspirée par orgueil). 

 

Il revient donc au professeur de mettre en garde clairement et régulièrement les pratiquants de son cours contre les risques plus ou moins manifestes dans l'instant mais bien réels. Il ne s'agit pas pour autant d'en faire une obsession ni d'en exagérer la réalité mais d'en exposer objectivement l'existence.

 

A ce propos, nombre de professeurs non seulement n'insistent pas assez sur la nécessité primordiale d'"écouter son corps" (en particulier d'être attentif au moindre clignotant signalant une douleur ici ou là) mais incitent silencieusement ou verbalement les élèves à les imiter, à se dépasser. Il en existe aussi qui n'hésitent pas à donner la mesure de leurs capacités physiques (ah… l'ego !) ce qui incite les élèves à aller au-delà de leurs propres possibilités.

Je n'ai vu que trop rarement un professeur conseillant à ses élèves de s'arrêter avant qu'une contrainte anatomique fasse glisser de l'inconfort à la douleur ; d'interrompre une posture ou un enchaînement et de s'allonger si nécessaire ; de ne pas mettre sa volonté à franchir ses propres limites (auto-compétition beaucoup plus fréquente que la compétition avec son voisin ou sa voisine de cours). 

Rares sont les élèves acceptant (à plus forte raison demandant) un aménagement de posture, d'autant plus si cet aménagement exige un coussin, un tabouret, une couverture pliée… Il s'agit dès lors d'imposer en douceur. Peu de professeurs osent cela. D'autant que, même s'il sont attentifs et soucieux, s'ils ont devant eux plus d'une dizaine d'élèves, il leur est difficile d'être conscients de ce qui passe chez chacun.

 

Le yoga n'est pas dangereux mais le système du yoga business peut l'être  

 

Comme toute activité connaissant un fort engouement, le yoga est un miel qui attire les frelons voraces et toutes celles et ceux pour qui l'internet est un moyen de rendre service à leurs semblables moyennant sinon un retour sonnant et trébuchant, du moins une exhibition anatomique délectable permettant à l'ego d'étancher sa soif de reconnaissance. Le respect de l'élève, passe alors bien après l'intérêt particulier. Quant à la dimension sinon spirituelle, du moins psychologique, elle n'occupe aucune place malgré l'application de ces professeur(e)s pour donner à leur voix l'onctuosité angélique sans doute destinée à nous emmener au 7eciel du monde merveilleux des chakra. En fait, il semble bien que le professeur filmé donne plus d'importance à son image qu'à des élèves invisibles à ses yeux donc inexistants…

 

Un certain nombre d'élèves utilisent l'internet, des livres ou des magazines pour pratiquer chez eux. Les postures montrées en images statiques ou animées, pas toujours commentées, se présentent par défaut comme objectifs à atteindre. Dès lors le non averti prend des risques pour accéder au plus vite à cet "idéal". On force, on insiste, on veut arriver à ressembler à cette jolie femme, acquérir au plus vite sa ligne et sa souplesse.  Le résultat de ce  "yoga-kodak", on s'en doute, fait le bonheur des ostéopathes et des kinésithérapeutes. Il peut être catastrophique : tassements vertébraux, déchirures de ligaments, lésions articulaires en particulier chez les personnes âgées.[5]

 

L'assiduité étant conseillée, l'élève va donc s'exercer seul – souvent mal, et, pour certains enthousiastes, trop souvent et trop longtemps. Mieux vaut peu que trop. Mal prise, même une posture non acrobatique, une posture inversée (paschimottanâsana la chandelle), une assise en lotus, un cobra (bujangâsana) etc. peuvent endommager des cervicales, des genoux, des lombaires et entraîner des douleurs à vie…

 

Le plan mental

 

Il est de plus en plus rare de trouver des témoignages mettant en cause le yoga dans certains cas de déséquilibre mental. Lorsque cela se produit il est vite avéré que les troubles vécus par le sujet préexistent à la pratique du yoga. Citons ce témoignage de 2010 (nous n'en avons pas trouvé de plus récent) dont l'extrait choisi illustre assez bien les manifestations caractérisant le trouble ressenti par une adepte mettant ses symptômes sur le compte de la kundalini :

"Lors d'une rencontre en dehors du cadre du travail, [le professeur et moi] nous sommes retrouvés, lui assis sur une chaise en train de relaxer (méditer, je l'ai compris plus tard) et moi derrière la chaise à lui passer les mains dans les cheveux. Il s'est alors passé quelque chose d'étrange. J'ai perdu conscience un moment tout en restant debout. Lorsque je suis revenue à moi, il y a quelque chose qui a pénétré ma poitrine (plexus solaire) et cela m'a fait grimacer. Dans les semaines qui ont suivi, j'ai noté un changement de comportement chez moi. Mes goûts vestimentaires n'étaient plus les mêmes. J'avais le goût de vêtements décolletés et plus moulants…" [6]

Le nombre infime de témoignages qui jugent le yoga dangereux pour le psychisme portent tous les indices ou les symptômes évidents d'une forme de confusion mentale ou d'exaltation de type religieux – les deux attitudes coexistant souvent… Élucubrations délirantes ou/et véhémence fanatique jugeant le yoga incompatible avec une confession, voire démoniaque, sont finalement inoffensives tant les reproches de ces intégristes sont extravagants et leurs arguments (quand il y en a) aberrants...   

 

Pour appuyer ce constat, citons Marie-Josée Croteau (sociologue de la santé au Québec) déclarant : "Le yoga et la méditation semblent être les principaux déclencheurs du syndrome de kundalini et des crises d'émergence spirituelle []

Parmi les observations notées par les scientifiques on trouve: comportements irrationnels, visions, mouvements involontaires. [] On n'a pas déconfessionnalisé les écoles, on a déchristianisé les écoles. On a retiré la religion catholique, mais en faisant entrer le yoga, c'est comme si on introduisait une pratique qui est fortement connectée à l'hindouisme par la porte arrière…" Ces considérations stupides ne méritent pas d'être commentées et témoignent de la confusion intellectuelle (pour ne pas dire plus) de bien pensants qui… pensent très mal.

 

Mon expérience m'a fait rencontrer dans certains centres (ceux plus ou inféodés à des croyances assez manifestes sans pour autant qu'on puisse les qualifier de sectaires) des pratiquants un peu "perchés" comme on dit. Mais plutôt que d'accuser le yoga d'être cause de leur décentrage, je dirais plutôt qu'il contribue à les stabiliser, à les équilibrer en les rendant plus sereins parce que les ancrant dans un environnement empreint de douceur et de bienveillance.

 

De nos jours il est suffisamment acquis que le yoga (pratiqué de plus en plus dans des centres hospitaliers et des établissements scolaires) est un remarquable moyen de lutter contre l'anxiété, les tensions, les rechutes dépressives, etc. pour que nous ne nous arrêtions pas davantage sur les bienfaits qu'il procure sur les plans psychique et psychologique. Ces derniers semblent acquis y compris par la communauté médicale qui voit en lui un grand nombre de bienfaits : 

"Des essais cliniques ont montré que le yoga améliore la douleur en étirant les muscles et en alignant la posture, abaisse la tension artérielle en rééquilibrant le système nerveux autonome et réduit l’inflammation en régulant le stress chronique. Ces derniers temps, le yoga est de plus en plus perçu non seulement comme un moyen de réduire le stress et d’améliorer la forme physique, mais aussi de surmonter la souffrance mentale", affirme dans Sud Ouest le Pr Holger Cramer, Directeur de recherches médecine interne et intégrative à l’Université de Duisburg-Essen." [7]


 

Conclusion

 

Le yoga apparaît actuellement comme discipline bienfaisante sur tous les plans. Les Français ne s'y trompent pas. En 2019 on comptait 2,6 millions de pratiquants contre 1,8 millions en 2017. Mais il est à noter que ses objectifs premiers (libération, éveil) sont supplantés par une recherche beaucoup plus terre à terre : 83% veulent évacuer le stress ; 65% prendre soin et entretenir leur corps ; 37% visent à rester en bonne santé. [8] Il en va de même pour la méditation qui perd de plus en plus son caractère spirituel au profit de bienfaits psychologiques.  Ce glissement de registre, de statut, est caractéristique de notre époque : le bien-être du corps et du mental l'emportent sur le souci de l'âme. On peut le regretter …Mais cela est un autre sujet.

 

                                                                                             Gérard Duc

 



[1] Civilisation dont témoignent les sculptures de Mohenjo-Daro, dans la vallée de l'Indus et en particulier un sceau représentant un personnage assis dans une posture de yoga.

[2] En septembre 2015, le ministère indien des Sports décrète que le yoga est un « sport » et l’inclut dans la liste de ceux considérés « prioritaires », ouvrant ainsi la voie à son financement étatique. Organisatrice de championnat de postures, la Fédération indienne de yoga se réjouit de ce décret et y voit un premier pas vers la reconnaissance du yoga comme « sport olympique ». Quatorze mois plus tard, le 21 décembre 2016, le ministère se rétracte : il déclare que « le yoga a diverses dimensions dans lesquelles les compétitions ne sont pas possibles » et conclut que « le yoga ne peut pas être qualifié comme un sport.» 

[3] Yoga 7  proposera une formation de 800 heures