Rencontre sur le Mékong

dimanche 13 août 2017

YOGA et TRANSHUMANISME (4 et fin)

QUELLES ATTITUDES ADOPTER FACE AU TRANSHUMANISME ?

Ne pas se fier au discours faussement humaniste des transhumanistes
Le discours du transhumanisme est piégé. Lorsqu'il est question de porter aide aux "personnes vulnérables" nous trouvons cela très positif alors que nous tombons dans le panneau de la Novlangue. Qui est considéré comme "vulnérable" ? Tous ceux qui ne répondent pas présent aux exigences de la performance. N'est respectable et considéré que celui qui est "performant". Les autres sont des êtres vulnérables – voire encombrants ou dangereux. Aider les vieux, les handicapés, est un devoir social, un exercice de vraie solidarité et non une forme de charité plus ou moins embarrassée, condescendante, apportée parce qu'il le faut bien, au nom de leur "vulnérabilité".
Cette inversion significative a vu le jour depuis quelques décennies. Dans les sociétés traditionnelles (il en reste peu) les jeunes, inexpérimentés, étaient à juste titre considérés comme "vulnérables" ; les plus vieux, "vénérables", assuraient la transmission des savoirs. Les enfants et adolescents sont actuellement survalorisés, rien n'est trop beau pour eux et les anciens sont remplacés par les écrans qui se chargent de leur initiation à la vie – et quelle vie !

Les transhumanistes se plaisent à redire que leurs recherches visent le "bien de l'humanité". Sans compter qu'ils n'ont pas le monopole de la philanthropie, rappelons que la philanthropie, bien que définie comme l'"amour du prochain", est souvent un écran de fumée derrière lequel se cachent des objectifs moins avouables, au point que la notion d'amour se vide de sens. Ainsi, les transhumanistes veulent faire des enfants sans défauts au nom du bien. Mais ce bien est séparé de l'être. Vouloir un enfant docile "au départ", c'est déléguer à une machine ce qui relève de l'humain (éducation) et ne peut que relever de lui. Seuls la patience, la réflexion, l'intuition, la sensibilité, le sentiment sont aptes à construire un humain et à en assurer l'ineffable richesse ainsi, bien sûr, que sa marge de liberté.

"Lutter contre les inégalités naturelles", disent également les transhumanistes. Sans compter qu'on peut gloser indéfiniment sur le concept de "nature", il est sidérant de constater que leur projet vise à plus d'égalité entre les hommes alors que, nous l'avons vu, les innovations avec leur incessant renouvellement seront réservées à une élite fortunée. On le constate actuellement dans le simple domaine des technologies de pointe : même si les produits voient leur coût baisser dans la durée, les nouveautés sont toujours hors de prix et ce n'est jamais le plus grand nombre qui en profite. Une société à (au moins) deux vitesses sera inévitable – et autrement plus fragmentée que l'est déjà la nôtre.

Être cohérents :
Se contenter de condamner toute innovation… et ce en parlant dans un micro ou en écrivant sur un ordinateur, serait inconséquent. Nous utilisons sans cesse les technologies qui, peu ou prou, nous connectent aussi à ce dont nous ne voulons pas forcément : nous sommes dépendants de nouveaux systèmes de "communication" de plus en plus en lien avec ce que nous dénonçons. Commençons par en convenir : les critiques de la technique se font à partir des standards de la technique.
C'est sans doute tout ce qui concerne les manipulations génétiques qui soulève le plus d'objections morales. Mais l'argument moral n'est recevable que par ceux qui sont déjà animés par une conscience morale.
Les valeurs et ce qu'on ose encore à peine nommer la  "vertu" ne peuvent guère être invoquées car les paradigmes ont changé. Cela s'explique aisément. La naissance et la mort, échappant à tout contrôle, dépendaient complètement des lois naturelles et plaçaient l'homme face à des choix intimes, à des comportements exclusivement personnels jugés nobles ou méprisables et en lien avec des croyances de nature religieuse. Les phénomènes de naissance et de mort relevaient de nécessités… A l'heure des technosciences, "faire de nécessité vertu" n'est plus une contrainte valable : nous rendant progressivement maîtres de la naissance et de la mort, nos choix réduisent peu à peu cette nécessité naturelle autrefois extérieure à notre volonté et à notre pouvoir d'intervention. De plus, si nos savoirs permettent cette évolution, c'est qu'ils s'inscrivent dans cette évolution et sont par conséquent… naturels. Toute condamnation morale sur ce chapitre est dès lors reléguée à une forme d'obscurantisme rétrograde par ceux qui conçoivent l'humain comme un pur accident cosmique.

Être mesurés
Condamner globalement les technologies serait faire preuve d'un extrémisme aveugle. Refuser tout progrès (l'invention des chemins de fer fut dénoncée comme diabolique) n'est pas signe de bonne santé mentale. Depuis des origines, l'homme n'a eu de cesse de faciliter sa vie matérielle. Améliorer notre vie quotidienne, jouir d'une meilleure santé ne saurait être condamnable – et le serait au nom de quoi ?

Être vigilants pour un meilleur discernement
La difficulté concerne l'appréciation à porter sur ce qui ne cesse d'apparaître et qu'on nous propose en matière d'innovations. Toute innovation est dangereusement présentée comme positive en soi. Une distanciation volontaire est donc nécessaire pour distinguer l'acceptable de l'inacceptable. Il serait naïf de croire que toute nouveauté numérique est là pour le mieux alors qu'elle est là pour le plus.
Toute innovation implique l'obsolescence. Multiplier les innovations multiplie les déchets car on ne répare plus. Imaginons réussie l'hybridation cerveau–machine : au vu des innovations incessantes de la machine, le modèle 1 sera obsolète par rapport au modèle 2, le 2 obsolète par rapport au modèle 3 et ainsi de suite. Dès lors tout cerveau connecté sera lui aussi continument frappé d'obsolescence. L'homme technologisé possédera un corps dont l'enjeu sera d'abord économique. Le transhumanisme et son émanation, l'Université de la Singularité, sont des symptômes de notre économie de marché et de pouvoirs avant tout financiers répondant à des attentes et des désirs créés artificiellement. Les élèves de cette "Université" qui n'en est pas une, ne sont pas des scientifiques mais des candidats à la fortune. Numérique et numéraire sont étroitement reliés. Le critère de réussite dépend maintenant non pas de l'être ni même du faire mais de l'avoir. A tel point que l'expression "avoir des enfants" est en passe de prendre un sens de plus en plus mercantile dans la mesure où l'on peut déjà obtenir un enfant en kit…

QUELLES SOLUTIONS ?

Les Comités de Bioéthique ? Nationaux ou internationaux[1], c'est à ces Comités qu'on pense en premier lieu.
Malheureusement, dans ces Comités, on échange, on débat, on argumente, on imprime du papier et on s'en tient souvent là… Pis : on s'intéresse au pourquoi et au comment d'une expérimentation ou d'une intervention de type biologique alors que la précédente a été autorisée. C'est ainsi que sur chaque dérive s'en appuie une autre. Par exemple, les bioéthiciens n'ayant pu contrer la première autorisation d'un enfant à 3 ADN, leur action à venir se bornera probablement à discuter s'il est souhaitable ou non d'admettre un bébé à 4 puis à 5 puis à 6 ADN… Leur champ de réflexion s'exerce sur des aménagements de principes dont la légitimité leur a échappé et qu'ils ont admis malgré eux.  Les technologies sont plus rapides que les décisions des Comités. De plus, ce qui est interdit par un pays est autorisé dans un autre. Une régulation efficace exigerait un consensus politique international ce qui, au vu des intérêts économiques tant privés que publics, est impossible pour l'instant. Donc lorsqu'un Luc Ferry affirme qu'il faut "anticiper au niveau politique" il manie une réalité vide de sens.
D'expérimentation en expérimentation, les barrages cèdent les uns après les autres (cf. les nombreuses interventions du Père Jean Boboc, membre du CCNE – Comité Consultatif National d'Ethique) et les bioéthiciens ont, à chaque partie jouée, un coup de retard.

Des décisions individuelles
Comme souvent, il est vain de compter sur les organes collectifs pour parer à des dérives. Et quand bien même des mesures seraient-elles prises, nous seront toujours face à des choix que personne ne peut faire à notre place. Si, comme le disait G. Bernanos, "La civilisation moderne est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure", "La vraie libération de monde viendra de l'intérieur et non de l'extérieur" (P. Bobola)

Dès lors se demander quelle devrait être l'attitude "officielle" d'un adepte du yoga serait un non-sens : s'il y a des Maîtres, il n'y a pas de "pape" du yoga… Chacun, renvoyé à sa propre conscience et à la compréhension de sa propre sâdhana, est donc libre d'agir comme bon lui semble – pas tout-à-fait, cependant, s'il garde en mémoire les préceptes de Patanjali, yama et niyama, qui peuvent lui être d'un grand secours. A chacun de les relire attentivement.
Malgré les nombreux domaines auxquels touchent les GAFA et aux conséquences multiples qui découlent de leurs recherches respectives, il est peut-être possible de rappeler quelques réflexions, quelques attitudes pouvant nous recentrer, nous rééquilibrer face à ce tournoiement vertigineux et peu rassurant. Car il s'agit de cela : conserver notre équilibre, notre assiette – de la même manière que nous habitons correctement une âsana
Que le monde semble avoir perdu le nord, ce n'est pas un scoop. Mais le monde c'est chacun de nous. Si nous restons non pas en retrait du tourbillon des événements (c'est d'ailleurs impossible) mais au centre même de ce tourbillon, sans nous inquiéter de ce que font ou ne font pas les autres, nous pouvons restaurer un peu de calme dans le chaos qui secoue notre monde.
En d'autres termes, et pour faire court, nous pouvons adopter les comportements qui, depuis la nuit des temps, permettent aux animaux que nous sommes d'être aussi des humains. Il s'agit de nous faire résistants, de ne pas céder au chant des sirènes ni à l'attrait des faux bonheurs que promettent les adeptes de la science à tout prix.

Qui pourrait nous empêcher de restaurer en nous ce tripartisme : âme (ou esprit ou toute autre appellation voisine) – corps – mental  contre le dualisme réducteur qui nie toute transcendance ?
Qui pourrait nous empêcher de resacraliser la vie et la conscience qui habite toute créature ?
Qui pourrait nous empêcher de redécouvrir l'importance de l'esprit et de la pensée, de l'intuition, de la sensibilité, de l'intelligence (même chaotique) contre l'information pléthorique, figée, univoque, la programmation-domestication de notre esprit et les diverses manipulations dont nous sommes les cibles consentantes ?
Qui pourrait nous empêcher de transmettre à nos enfants – donc à l'avenir – ce que les media taisent ou déforment ? Et qui, enfin, pourrait nous empêcher de restreindre l'intoxication et les addictions dont ils sont les victimes[2] ?

Contrairement à ce que dit Michel Houellebecq, l'humanité n'est pas exténuée. Mais la proximité des catastrophes crée dans notre perception de la réalité environnante des distorsions qui nous empêchent de voir les aspects positifs de l'existence. Des lignes de résistance existent. Ce serait hâter la consomption de notre planète et de ses habitants que de juger qu'il n'y a rien à faire contre les dérives technologiques actuelles.

Il n'est jamais trop tard pour, contre les décrets des transhumanistes, admettre la finitude de notre enveloppe physique et réaliser que notre conscience, plus vaste que nous, est infinie. Pas trop tard pour nous réconcilier avec nous-même et nos imperfections qui font partie de notre richesse. Pas trop tard pour nous réconcilier avec la nature dont on commence à envisager la nécessité impérieuse[3]. Pas trop tard pour choisir une vie sobre (comme dit Pierre Rabhi) et une technologie sobre.

Notre regard sur la souffrance, la vieillesse et la maladie ne doit pas être contaminé par celui des transhumanistes. Ce point est difficile à aborder brièvement avec les nuances qui s'imposent. Il ne s'agit pas de refuser en bloc toutes les méthodes de "réparation" que proposent les biotechnologies. Mais il aussi essentiel de nous résoudre à des lois naturelles qui sont les composantes mêmes de notre humanité. Les principes de vie et de mort, quoi qu'on réussisse à faire, sont inscrits dans un processus qui, par ailleurs, magnifie notre approche du monde. L'éternité n'est pas l'immortalité ! Accéder à la première exige de renoncer à la seconde. La vie n'est pas la survie. Quant à la vieillesse, elle peut trouver sa réhabilitation dans la mesure ou nous pouvons fort bien vieillir sans "être vieux".

Plutôt que chercher à devenir autre que ce que nous sommes, appliquons-nous à devenir le meilleur de ce que nous sommes. C'est possible si nous développons en nous le souffle qui nous habite. Non seulement la transcendance n'est pas en contradiction avec la condition humaine, mais elle est en est la source. Le mouvement transhumaniste décentre l'homme, le projette hors de soi. Cela va contre tous les enseignements spirituels qui, sans s'être concertés, ont compris que le bonheur – pas le confort – n'est accessible qu'au prix d'un retournement sur ce qui est le Soi en nous, notre véritable nature.

Ne désespérons donc pas ! Notre propre avenir dépend de nous et non de ce que les pouvoirs dominants (politiques, économiques, etc.) visent à atteindre – à savoir toujours plus d'emprise sur les consommateurs qu'ils voient en nous.
Certes, la démarche même du yoga, comme les autres démarches échappant au ritualisme souvent sclérosé de tout ce qui est institutionnalisé, n'est pas aisée car nous devons accepter d'être confrontés à cette solitude propre à notre condition humaine alors que tout, autour de nous, est mis en œuvre pour nous soustraire à ce principe de réalité.
Néanmoins, à la matérialisation croissante et à la culture de masse de nos civilisations dites évoluées, nous pouvons individuellement opposer une spiritualisation croissante de notre vie au quotidien.
Cette spiritualisation peut se mettre en place par un engagement ou une pratique personnelle, mais aussi, très simplement, par notre attitude à l'égard de cet autrui qu'il serait bon de considérer à la moindre occasion comme un autre soi-même…
Au bout du compte à la question "Que faire face à un tel mouvement qui nous dépasse ?" la réponse serait tout simplement : approfondir notre apprentissage du divin par l'apprentissage de la nature humaine et approfondir l'apprentissage de la nature humaine par la quête infatigable de notre propre nature.
Au regard superficiel des transhumanistes, nous pouvons dès lors opposer un regard beaucoup plus pénétrant et comprendre que les humains n'ont pas besoin d'être "augmentés" par des machines : ils possèdent en eux les outils immatériels pouvant les mener à réaliser leur dimension illimitée et ce, sans les béquilles d'aucune technologie aussi sophistiquée soit-elle.

Gérard Duc




[1] "Créé en 1993, le Comité international de bioéthique (CIB) est composé de 36 experts indépendants qui encadrent les progrès des recherches dans les sciences de la vie et leurs applications en veillant au respect des principes de dignité et de liberté de la personne humaine."  (Wikipedia)
[2] L'emprise de l'image sur le texte abaisse notre capacité à accéder à des niveaux de lectures que seule la réflexion autorise. Celle-ci est inversement proportionnelle au temps passé devant les écrans. De plus, la multiplicité des info posées sur un écran empêche la pensée de fonctionner. Soumis sans cesse à des informations, les enfants perdent progressivement leur pouvoir de réflexion.
[3] La matrice d'une vie naturelle est l'agriculture qui consiste à accompagner la nature, donné initial. Or être agriculteur est actuellement la pire des situations depuis que les agriculteurs, soumis aux puissants groupes tel l'INRA, et aux multiples Plans en Gestion d'Entreprise, etc., sont de moins en moins en lien avec la terre et de plus en plus avec des techniques et l'ingénierie sous-tendues par les intérêts financiers. Pour les technocrates la ferme idéale serait un laboratoire presse-boutons. Les paysans réaliseront-ils à temps que se laisser "augmenter" par les nouvelles technologies ne fait que les "diminuer" en tant qu'êtres vivants ?

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