Rencontre sur le Mékong

lundi 29 avril 2013

YAMA ET NIYAMA (3) - Satya - véracité


Satya (Yoga-sutra II, 36) : véracité – ou : authenticité, bonne foi, sincérité…


"Véracité"... Pourquoi pas "vérité" ? Parce que "vérité" s'oppose à "erreur" tandis que "véracité" désigne la qualité de celui qui "dit la vérité ou croit la dire" (Le Robert). Nous sommes donc sur le plan qui nous concerne – il n'est en effet pas question de prétendre dire la "vérité" : à moins d'être un sage réalisé, nous ne sommes jamais à l'abri de l'"erreur". En revanche, cela ne nous dispense pas de viser à la bonne foi.


"Être vrai" c'est donc se conformer à une attitude qu'on croit vraie ; c'est se refuser à la mauvaise foi, à la duplicité, ne mentir ni à autrui ni à soi-même.
Ce n'est pas facile et surtout ce n'est pas une garantie contre l'erreur, ni le mal (si on admet son existence) : le pire des tyrans peut être en accord avec ce qu'il croit vrai.
Lorsque un couple se déchire, il se peut fort bien que chacun soit honnête avec soi-même et soit dans "sa vérité" même si, a priori, deux vérités opposées ne sont pas concevables, "la" vérité ne pouvant être multiple.
A la véracité il convient donc d'ajouter la volonté de justice, le non-attachement, le souci – voire l'amour du prochain… le désintéressement, en fait : la liste des yama !

Lors d'une situation conflictuelle, être dans satya suppose un renoncement de taille : celui du narcissisme et de l'égoïsme. Comment être vrai (donc juste) si l'on cherche à faire passer ses propres intérêts avant ceux d'autrui ? Cela implique que l'on reconnaisse ses faiblesses comme faiblesses. Penser, agir juste, la plupart du temps, ne peut aller sans conflit intérieur, sans angoisse et sans souffrance. Un tiraillement entre le désir humain d'utiliser son intelligence pour triompher abusivement de l'autre et l'exigence spirituelle du renoncement à  mentir – ne serait-ce que par omission.

Si je réussis à ne pas faire passer au premier plan mes propres intérêts, si j'accepte de me voir tel que je suis, que je renonce à maquiller la réalité dont j'ai connaissance (ce qui est un peu ennuyeux : l'ignorance évite la culpabilité !), il n'en reste pas moins que tout n'est pas résolu. En effet, il est tentant de se considérer comme on voudrait être, et difficile de se voir tel que l'on est… Il est facile de s'abuser et, en conséquence et en toute "honnêteté", de se prévaloir de son bon droit alors qu'on est en plein mensonge.

Se reconnaître tel que l'on est (donc avec ses petitesses) suppose une harmonie entre soi et soi qui permet d'être vrai, alors que se croire tel qu'on aimerait être implique une dysharmonie : celle de l'amour-propre. L'amour-propre vise d'abord l'assentiment d'autrui au détriment de sa propre vérité. Je cherche à paraître "aimable" parce que je suis convaincu de l'être : sans le savoir je joue donc un rôle et ne puis dès lors être "vrai". Dysharmonie… avec toutes les conséquences fâcheuses (fâcherie, colère, maladies diverses) que je ne m'expliquerai pas avant de me reconnaître un beau jour tel que je suis réellement.
Combien de personnes crient-elles à l'injustice de la vie ? Celle-ci, la vie, fait pleuvoir sur elles des événements négatifs… qu'elles créent sans s'en rendre compte parce que les rapports établis avec autrui sont entachés de mensonges inconscients et d'attitudes en désaccord avec la vérité des situations…

Si ne pas dire la vérité à autrui peut être parfois une exigence morale (la sincérité à tout prix avec n'importe qui dans n'importe quelle circonstance peut être meurtrière), ne pas se la dire à soi-même lorsque cela se peut, est inexcusable.
Se croire toujours dans la véracité c'est s'en interdire l'accès. Mieux vaut systématiquement examiner si aucune part de mauvaise foi ne pervertit nos actes apparemment les plus irréprochables lorsqu'un intérêt quelconque est en jeu. Car nous sommes facilement enclins à mêler le vrai et le faux, pour à la fois préserver nos propres intérêts (matériels, psychologiques ou spirituels) et, en même temps, échapper à tout risque de critique – y compris pour les plus scrupuleux, d'autocritique – la plus dérangeante, évidemment.

Satya, comme tous les yama, peut être mis en pratique avec une certaine insouciance ou bien avec la conscience aiguë des exigences qu'il suppose. Une âme "simple" n'aura sans doute pas à faire face aux mêmes questionnements (voire aux mêmes tentations) qu'un esprit affûté. La nature même des prescriptions patanjaliennes peut être perçue de manière très différente… Faire ce constat c'est être ramené à la différence – parfois même à la distance qui existe entre la vérité et la véracité. Nous laisserons à chacun le loisir de méditer sur cette réalité sémantique qui recouvre une réalité rien moins que métaphysique…

                                                                                                                                    GD




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