Rencontre sur le Mékong

samedi 14 mars 2015

YOGA et NATURE

NATURE ET YOGA

L'immersion dans la nature : quelques repères espace – temps


Il n'y a pas qu'en Inde que les premiers mystiques se sont réfugiés dans la nature pour y prier leur Dieu. Les "anachorètes" grecs, à la fin du 3e siècle ap. J.-C. se retirent  dans la solitude afin d'accéder à la sainteté, ce sont les "Pères du Désert". Le premier ermite, Antoine le Grand, égyptien, abandonne sa condition socialement privilégiée à l'âge de vingt ans pour s'établir dans le désert (région de Thèbes) aux environs de 300 après J.-C.

C'est au début du XIXe siècle en Europe que la nature apparaît comme la manifestation la plus tangible du Divin. Chateaubriand, Hugo, Lamartine en font le cadre et le sujet de leurs méditations sur le devenir humain et sa proximité avec Dieu.

Pour le Judaïsme, Élohim – Dieu – est caché par la nature qui le voile. Mais le lien entre Lui et la nature demeure indéfectible : le Talmud affirme que "comprendre la Nature c'est comprendre Dieu" car "il n'y a pas un grain d'herbe qui bouge sur Terre sans que Dieu le veuille".

Le chamanisme (originaire de Sibérie mais répandu sur les cinq continents), forme de panthéisme, considère que la nature possède une énergie dotée de conscience. L'Esprit créateur serait présent dans chaque atome constituant la création – qu'elle soit animale, végétale, minérale.

Il est probable que sur tous les continents, les civilisations, dès leur apparition, considérèrent la nature comme divine ou comme reflet du Divin. Arrêtons-nous un bref instant sur l'Inde – pays d'origine du yoga.

Les Hindous ont toujours été proches de la nature, vénérant montagnes, forêts, rivières comme émanations conscientes de la Déesse mère. Le cosmos lui-même est habité par des êtres conscients. Un ancien hymne védique, le Purusha-sukta, décrit l'« Homme Cosmique » : tout ce qui existe dans le monde appartient à cette forme universelle.
Vishnou a pour taille les océans, pour os les montagnes, pour cheveux les nuages, pour respiration le vent, pour veines les rivières et pour poils les arbres. Ses yeux sont le soleil et la lune et lorsqu'il bat des paupières, on passe du jour à la nuit.
Les Vedas rendent fréquemment hommage à la nature considérée comme une Mère généreuse que nous devons respecter.
L'Isha Upanishad affirme que tout ce qui existe est interconnecté et procède d'une origine divine. La création est donc sacrée. Cette conception est admise par tous les courants : Hindouisme, Bouddhisme, Jainisme et Sikhisme.  Ce sens du sacré est la base de la relation que l'Inde entretient avec la nature. Dès lors, planter des arbres, forer des puits, installer des réservoirs d'eau, particulièrement sur les lieux de pèlerinages, constitue autant d'actions méritoires.

L'immersion dans la nature : au-delà du temps et de l'espace
Quels que soient les lieux, les époques, aux yeux des personnes insatisfaites par la médiocrité des entreprises humaines, la nature apparaît la plupart du temps comme un contre-modèle positif : bien éloignée des aspirations exclusivement matérielles de l'humain et libérée de ses cortèges de perversions, elle représente gratuité, pureté, et finalement, perfection. Se rapprocher d'elle c'est donc se rapprocher de l'absolu, du Divin.
Si nombre de mystiques quittent la compagnie des hommes ce n’est pas tant pour fuir les vanités de ce monde que pour favoriser une rencontre plus essentielle. Cette rencontre avec le Sens, avec ce que nous sommes vraiment, ils l’attendent en partie de la communion entre leur solitude "habitée" et la nature parce que celle-ci est proche de l’innocence primordiale et garde en elle l’empreinte de l’absolue Perfection, reflet de notre propre perfection encore à réaliser. Le milieu naturel peut donc se faire le vecteur par lequel l'être imparfait que nous sommes peut vivre une transformation. Certes, cette transformation ne sera possible que par le travail personnel – il ne suffit pas d'être au contact de la Perfection pour devenir parfait… Cependant, sa proximité ne peut qu'influencer positivement et faire progresser celui qui cherche.

Contempler le visage du Divin à travers un animal ou d'une fleur est plus facile que de chercher à le saisir dans la plupart des productions humaines – l'art y compris. En effet, même dans ce dernier cas, le contact avec la Présence est moins direct, moins étroit et moins immédiat : dans "art" il y a "artifice", intervention de l'intelligence ou autre faculté mentale qui sépare, alors que rien ne s'interpose entre l'œuvre de nature et l'amoureux contemplant cette œuvre. Insistons : toute œuvre d'art est humaine, imparfaite donc, même si elle est inspirée.

La présence de la nature est aussi une incitation à se fondre dans l'invisible Réalité qui préside à son existence. Elle éveille en nous le désir "d'être en tout" (l'expression est du poète Guillevic). Qui, devant un paysage sublime n'a pas expérimenté l'exaltation presque douloureuse qui nous pousse à vouloir accomplir l'union cosmique, véritable expansion du moi et désir de rejoindre ne serait-ce que le temps d'un éclair le centre éblouissant de toute Vérité – celle du monde et la sienne propre – sujet et objet ne faisant plus qu'un ?

Ce sont sans doute les poètes qui ont le mieux exprimé ce sentiment, indicible par le langage rationnel mais que le verbe poétique arrive à suggérer. En effet, toutes les explications, aussi intelligentes soient-elles, disent beaucoup moins que quelques vers inspirés.

"Parfois je crois surprendre un écho dans l’oreille de ces mots murmurés, que des voix de jadis, depuis longtemps perdues, disaient presque en silence : ainsi suinte la pluie de campagne en automne à travers les feuilles mortes, avec tant de patience, à la lisière du petit-bois de chênes gris et touffus où le Ruisseau-Rouge chuchote, puis elle s’enfuit goutte à goutte dans la terre, à pas de souriceaux, comme fait la semence, par le chemin profond, la sente aux orties noires."
(Claude Vigée, Les orties noires)

Ce sont eux, les poètes, qui, par des mots, traduisent au plus près l'expérience originelle que peut vivre un être humain, yogi ou non, lorsqu'il s'immerge dans un milieu naturel et qu'il réussit à boire à la source même la divine liqueur qu'il sécrète :

"L'alouette au sommet de sa tour flambe seule, veillant l'air bleu, dictant au ciel son allégresse. Et par ses yeux le poème connaît le verbe, illuminé de verreries, puis le beau rythme dont les arches assoient le pont sur le fleuve silence. Et l'habitante au fond de moi, la secrète intangible admire les mots soudain en ordre sans comprendre. Je ne suis rien que l'instrument qu'on accorde à la lumière."
(Philippe Delaveau, Calendrier de la poésie francophone)

"Marcher parfois longtemps dans la prairie du vent.
Ses bottes malmènent les fleurs,
l’herbe aux rêves de voyage.

Puis le petit village près d’un bois.
L’harmonica d’une eau rapide qui se cache
pour voir le ciel et l’ombre, et les cailloux
entraînés de ferveur, sur leurs genoux qui brûlent.

Entendre alors la persuasion très tendre
et douce d’un oiseau qui solfie les mesures
d’une clairière. Deux fois peut-être. Puis se tait. Se dissout
dans la perfection pure et simple du silence."
(Philippe Delaveau, Marcher)

Parfois, le contact avec la nature est beaucoup plus directement signifiant du point de vue spirituel, parce que, derrière la création, on perçoit la présence d’un Créateur.

"Les feuilles tombent, tombent comme des lointains
comme si aux cieux dans des jardins éloignés,
tout flétrissait
elles tombent en gestes de refus.
Et dans les nuits la lourde terre tombe
depuis toutes les étoiles dans la solitude.
Nous tous nous tombons. Cette main là tombe
et vois les autres aussi : cela est en elles toutes
et pourtant il est quelqu’un, qui retient toute cette chute
dans ses mains avec une douceur infinie."
(Rainer Maria Rilke, Automne)

La nature non seulement permet un contact plus direct avec l’Essence mais, dans la contemplation qu’elle  provoque, elle nous apprend l’instant présent, au creux duquel se blottit l’éternité :

"Une bande de nuages au loin.
La moitié grise et blanche de la lune
est suspendue sans fil à un azur
si seul et cristallin qu'il paraît
ne pas avoir de fin ni pressentir la nuit.
C'est la soirée parfaite. On dirait
que tout doit continuer, intact, ainsi."
(R. Paseyro,  Instant  in Jardin de Marie-Thérèse)

Curieusement, ce sont donc les poètes, plus que les yogi, qui expriment au plus près le pouvoir que la nature peut exercer sur les âmes qui cherchent du sens par d'autres voies que celles de la raison discursive. Ainsi le contact entre le regard qui contemple et ce qui est contemplé est double : je suis autant regardé par la fleur (un yogi dirait : je suis regardé par Cela[1] qui habite la fleur) que je ne la regarde.

" Nous devons faire en sorte que la rose 
Que nous venons de créer rien qu'en la regardant 
Nous crée en même temps " 
(Jarroz, Huitième Poésie Verticale).

Cette façon de percevoir est forcément le signe d’un lâcher prise et d'une véritable communion. Le contemplatif s’oublie pour laisser exister en lui Cela qui habite le monde ; ce faisant il revêt sa propre identité et, dans cet oubli de soi pour le Soi, il est pleinement. N'est-on pas au centre même de ce que vise le yoga ?










[1] Cela, Soi = le brahman, le Divin, etc.

1 commentaire:

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