Rencontre sur le Mékong

vendredi 14 janvier 2022

YOGA ET SOCIETE

 

Il existe peu de documents sociologiques exhaustifs concernant cette discipline initialement spirituelle mais peu à peu "sportivisée" au fil des âges et modifiée suivant les lieux multiples et les cultures qui l'ont accueillie. 



Ce qui est certain c'est qu'il serait artificiel de considérer l'histoire du yoga comme pouvant être séparée du milieu social spatio-temporel dans lequel il s'inscrit depuis toujours. Il n'a jamais existé en-dehors du monde et, qu'on le regrette ou non, prend souvent les visages divers de l'époque qu'il traverse. Indien à l'origine, du temps de l'occupation britannique, hormis ses racines spirituelles, il était, par sa pratique, l'expression affirmée d'une résistance à la situation du temps. Garder un corps endurant et souple était probablement une façon de témoigner d'une forme de supériorité physique et mentale sur une présence hostile dont la suprématie n'était légitimée qu'extérieurement par une situation politique, économique et administrative et, pour la part concrète, sur une domination brutale avec des occupants rigides aussi bien psychologiquement que physiquement – donc a priori vulnérables  comme le démontrèrent les événements de 1947.

 

A l'heure de la mondialisation la situation est très différente et très complexe. 

Mais les formes multiples du yoga, influencées par la tendance actuelle visant à privilégier qualité de vie et confort matériel, se rejoignent sur des points plus ou moins explicites touchant au "bien-être". La Libération (moksha) n'est plus guère l'objectif prioritaire. L'emporte la volonté de se construire un mental et un corps suffisamment souples pour résister aux raideurs de la vie contemporaine…  Cette tendance qu'on peut déplorer est renforcée du fait que, sur le plan individuel, le yoga est accessible à qui le souhaite, peut se pratiquer à n'importe quel âge et n'exige aucun prérequis de nature physique ou philosophique.

 

Dans l'occident contemporain, il fut d'abord dédaigné voire méprisé par l'élite économique et technocratique assoiffée de reconnaissance, de réussite sociale, de pouvoir et mettant tous ses espoirs dans un progrès matériel d'où ne manquerait pas de surgir le bonheur... Cette élite de décideurs économiques n'avait pas encore perçu en quoi cette discipline, jugée comme juste bonne à alimenter les rêveries enfumées  des baba cool et des hippies, pouvait pragmatiquement offrir de quoi impulser les performances comptables visées par les champions volontaristes du monde entrepreneurial, financier, etc. –  sachant qu'a contrario, des individus altruistes, sincèrement soucieux du bien-être de leurs semblables, entrevoyaient que le yoga pouvait aussi aider à vivre mieux.  

A ce jour le yoga s'avère efficace dans tous ces domaines. Il est entré dans les écoles, les casernes, les hôpitaux, les prisons… et, bien sûr, se montre fort utile aux managers doués pour flairer très vite les avantages à tirer de tout ce qui peut concourir à accroître le profit sans engendrer de coûts. Lutter contre la grogne en créant un climat aussi convivial que possible, gommer les aspérités trop visibles qui rendent insupportables voire invivables certaines tâches imposées aux travailleurs, ne peut qu'inciter une entreprise à mettre en place un soft power  avec, pour visée, la réduction des conflits et épreuves de force toujours dommageables. Dès lors quoi de mieux que le yoga pour inciter à la maîtrise de soi, à l'écoute, au respect d'autrui (et de la hiérarchie), au relâchement de l'ego, etc. avec, sait-on jamais, une plus grande soumission aux principes qui assurent la pérennité tranquille du système libéral ? 

Et, sur le plan physique comment dédaigner une méthode qui peut améliorer la santé, par exemple en luttant contre le premier ennemi du chef d'entreprise : le mal de dos du personnel ? 

Tout dirigeant sait que maladie et stress sont liés… Comment ne pas concevoir dès lors le yoga comme palliatif polyvalent et si peu onéreux que les cours peuvent être offerts par l'entreprise ? En retour : moins de fatigue, moins d'absentéisme, moins de tensions, moins de conflits, plus d'ouverture  et d'écoute. Et, pour l'employeur, une image de philanthrope s'affichant soucieux non seulement de la satisfaction des actionnaires mais aussi du bien-être de ses employés.

 

Sur un plan social – mais distinct de celui du pouvoir exercé dans le monde parfois peu reluisant du travail – le yoga, pour diverses qu'en soient les pratiques, est un facteur de rassemblement, de cohésion, d'entre soi. Même si la perception de ce qu'est précisément le "yoga" est impossible à cerner comme le seraient par exemple le stretching, le Pilates, la boxe ou toute activité sportive, cette discipline, malgré sa multiplicité d'approches, génère des tendances de profils sociologiques intéressants à observer.

 

On peut par exemple distinguer une répartition en deux ensembles sociaux dont les moyens financiers sont différents, comme s'y emploie dans un entretien de Libération du 2 avril 2019  Marie Kock (auteure de «Yoga, une histoire monde») avec Seghir Lazri.[1]

" Le yoga lifestyle, plus global, celui qui est très en vogue et surreprésenté sur les réseaux sociaux, est associé à une catégorie de travailleurs très fonctionnels appartenant à la partie supérieure de la classe moyenne. Le coût très élevé des séances et la géolocalisation des centres éloignent de ce style de yoga des populations plus précaires et marginalisées spatialement. On va retrouver, ailleurs, un yoga plus soft, qui n’apporte pas nécessairement les mêmes vertus. De plus, l’absence de fédération nationale, donc d’une véritable reconnaissance étatique accentue ce phénomène, puisqu’elle ne permet pas une démocratisation significative de la pratique. En quelque sorte, la multiplicité des différentes pratiques du yoga ne produit pas, à proprement parler, d’inégalités sociales, mais rend compte des inégalités sociales déjà existantes au sein même d’une population et de son territoire."

Libre à chacun de jauger la valeur de ce constat.

Précisons cependant que cette répartition plurielle des tenants de l'"activité yoga" n'a pas pour seule origine le critère économique. Elle se fait aussi à partir d'éléments plus complexes et plus subtils. 

Dans sa thèse de sociologie Le yoga, un espace pour le sacré, (Université Paul Valéry à Montpellier)[2] Eveline Grieder dit ceci : " Selon cette approche sociologique que j’ai faite mienne, le monde des pratiquants du yoga (dont moi, car « j’en suis ») fonctionne comme une tribu, avec son imaginaire, ses initiations, ses rituels, ses modalités de comportement ; en partant de là, les questions qui me sont adressées par ma recherche concernent, d’une part, le cadre dans lequel s’exercent les interactions typiques de cette communauté, et, d’autre part, les images intériorisées par les acteurs yoguiques, qu’ils soient simples pratiquants ou enseignant…" 

C'est dire que certains pratiquants (lesquels ? nous le verront plus avant) privilégient des domaines autres qu'exclusivement matériels, économiques.

Ainsi, "… le besoin de renouveler le sens de la vie pour dépasser l’individualisme, et retrouver un vivre-ensemble plus signifiant, peut s’appuyer sur de nouveaux champs symboliques, portés par des pratiques corporelles très anciennes, issues d’antiques civilisations étrangères à la modernité occidentale, et comment ces nouvelles modalités d’être et de pensée se construisent par le partage d’images structurantes, par des interactions sociétales originales…"

 

Dessiner un profil sociologique simple et clair de l'adepte du yoga est voué à l'échec tant les facteurs le définissant sont multiples. Cependant des lignes de force peuvent apparaître.

Ainsi l'analyse, par E. Grieder, de sites internet français dédiés au yoga est intéressante car elle met en lumière un clivage assez révélateur entre deux tendances actuelles. D'un côté l'orientation "officielle", générale, présentant le yoga comme une discipline d'abord psycho-physique (= dont les attaches avec un passé en premier lieu et profondément spirituel se sont distendues) ; et, de l'autre, le yoga fidèle à la tradition, aussi proche de ses sources que le permet la modernité de notre époque.

C'est ainsi que la première catégorie concerne plutôt les académies, les grandes écoles, les fédérations et la seconde les enseignants individuels.

Nous n'entrerons pas dans les observations pourtant pertinentes de E. Grieder, mais nous contenterons de relever les tendances générales qui disent, selon elle, ce qu'ont de sociologiquement spécifiques ces deux groupes :

 

1/ Les fédérations, les organismes les plus connus, s’adressant à un public déjà convaincu (pratiquants de longue date, enseignants), se veulent "très structurés, rationnels, explicatifs et d’une sobriété souvent assez terne. On y trouve discrètement quelques photos ou/et symboles, mais pas systématiquement, ce qui montre leur absence d’intérêt pour l’esthétique. Par contre, ils sont très riches en contenu : textes de base du yoga, glossaires, longs articles en ligne, descriptions très détaillées des techniques, présentation approfondie des stages et formations.

On ressent là une volonté de présenter leur organisation avec toutes les garanties de sérieux, en accentuant une présentation et des contenus structurellement intellectuels. Ceci en dit long sur la persistance d’un certain rapport à l’image et à la sensibilité dans nos sociétés contemporaines : tolérées pour le peuple, et déniées ou tout du moins profondément intériorisées, voire refoulées par les élites."

 

2/ Les sites privés, eux, toujours d'après E. Grieder, sont beaucoup plus en lien avec une intériorité. "C’est une véritable déclaration d’intention : l’enseignant propose de s’éloigner d’un monde insatisfaisant, stressant, pour revenir à des valeurs d’intériorité et de tranquille authenticité, afin de se retrouver soi-même. Retrouver un corps souple et en bonne santé, produisant des figures belles et compliquées ou capable de rester assis jambes croisées, avec un sourire serein. Retrouver, dans cet espace corporel harmonieux, un esprit calme et content, s’ouvrant sur de vastes horizons." 

Dans ces structures privées elle constate que le yoga ne se présente pas seulement comme une activité de bien-être supplémentaire mais satisfait des exigences plus essentielles en permettant :

- Une santé holistique (harmonie physique, mentale mais aussi spirituelle – ex. Yoga Amrita)

- Un art de vivre en artisan de sa propre existence, « une méthode pour découvrir la plénitude de la dimension humaine » (site Boris Tatzky),

- Un lien avec le vivant, l'énergie vitale (le souffle), 

- Une recherche de sa propre essence par le rapport établi avec l'instant présent, dans " l’espace intime et sacré qui est l’essence de notre être ",

- Une ouverture de la conscience, un accès à ce que nous sommes, à la découverte du Soi en nous par opposition au personnage social,  etc.

Ces sites privés nomment des Maîtres indiens encore vivants, des lieux, des pratiques spécifiques, proposent des voyages. On perçoit souvent chez leurs animateurs la volonté de prendre des distances avec ce qu'impose la modernité et de privilégier un retour aux sources dont les anciens ont validé l'importance. 

 

De notre point de vue cette distinction binaire sans doute recevable mérite d'être nuancée. D'abord parce que certains sites privés n'ont cure de la dimension "spirituelle" (au sens large) du yoga ; ensuite parce que l'orientation spiritualisée de certains affichages médiatiques est clairement le résultat d'une démarche mercantile visant à séduire et à tirer profit d'une clientèle en quête de sens. 

Quant à la sobriété des sites "officiels", elle recouvre parfois une profondeur plus authentique que le jargon convenu qui foisonne dans le milieu hétérogène des petits cercles dont les "maîtres" ouvertement ou implicitement autoproclamés, plus qu'aux progrès intérieurs de leurs élèves, s'attachent à la progression de leur capital.

 

Il suffit d'être un peu intégré à ce monde du yoga pour constater qu'on pourrait établir bien d'autres catégorisations en lien avec la motivation  des pratiquants, leur niveau d'études, leurs capacités financières, leur milieu social, leur conception de la vie, leur investissement psychologique, leurs valeurs… Nous n'avons pas trouvé de document français analysant "scientifiquement" ces distinctions

En revanche, au risque de figer et de réduire l'exactitude des faits, il nous est apparu envisageable de constituer une sorte de "jeu des familles", permettant de mettre un peu de cohérence là où semblent dominer l'arbitraire, l'absence de structures. 

On pourrait ainsi distinguer quatre "familles".

 

La "famille" des "purs et durs" consacrant tout leur temps au yoga. Souvent disciples d'un maître, ces pratiquant(e)s ont renoncé aux objectifs matériels et se satisfont d'exister selon un idéal avant tout spirituel. Vivant seuls ou dans un centre, leur niveau culturel est variable, parfois très contrasté. On trouvera aussi bien un être inculte (parfois réellement inspiré) qu'un penseur lettré se réclamant d'une lignée illustre (type Sivânanda, Satyananda, Krishnamacharya, Satchitananda, etc.), ou parfois de personnalités moins connues, mais dont les disciples sont devenus célèbres en France (C. Thikomiroff, J. Klein, M. Daubard, etc.) Il arrive parfois que ces pratiquants engagés intégralement dans leur sâdhanâ, dirigent un centre d'enseignement ou/et de formation.

 

La "famille" de ceux qui accordent beaucoup d'importance à leur pratique physique, psychique et spirituelle mais n'en font pas l'unique pôle de leur existence. Ils considèrent le yoga comme une voie importante permettant de vivre plus harmonieusement dans son corps, sa tête, son milieu professionnel, son groupe social. Ils ont un métier, souvent des enfants, une vie sociale ouverte mais centrée sur la qualité de la relation et soucieuse des valeurs de type yogique appliquées à la vie quotidienne. Ils ne font pas grand cas du paraître. Leur niveau culturel est bon. Les références indiennes auxquelles ils se relient sont peut-être lâches mais bien intégrées. 

 

Viennent ceux, proches du groupe précédent, pratiquant le yoga sérieusement, dans la connaissance assez consciente de ce qu'il suppose mais sans toutefois s'y référer vraiment ni faire entrer ses préceptes dans le comportement ni les pratiques de la vie sociale ou familiale. Parfois ils se réfèrent à un modèle célèbre, séduits par l’intensité de sa pratique corporelle (type Iyengar) mais ne font pas grand cas des valeurs contenues dans l'enseignement d'un Maître. Une cloison est spontanément dressée entre leur vie quotidienne et cette activité privée, somme toute discrète.

 

Enfin vient la "famille" de ceux qui s'intéressent au yoga pour des raisons qui ne sont pas nécessairement spécifiques à cette discipline. Il s'agit à leurs yeux d'une pratique comme une autre mais plus accessible, peu exigeante physiquement ("chacun fait ce qu'il peut") et permettant malgré tout d'exercer une activité physique "bonne pour le corps et la tête" (détente). Le lieu où se trouve le centre (le plus près possible du domicile ou du bureau), les horaires proposés, les tarifs pratiqués, etc. ont plus d'importance que le contenu éventuellement philosophique ou spirituel proposé parfois par l'enseignant. Le travail postural est privilégié et, suivant l'âge, l'esthétique du corps joue un rôle peut-être non formulé mais omniprésent. 

Mentionnons que le passage d'une "famille" à l'autre est possible et susciterait à lui seul des réflexions intéressantes.

 

Mais nous terminerons là ce modeste tour d'horizon, conscient que bien d'autres angles de vue sociologiques s'imposeraient. Par exemple le rôle que joue le yoga sur la formation ou la séparation des couples, les comportements interindividuels qu'il induit dans un groupe donné…

Les quelques aspects abordés nous auront au moins permis de constater que prétendre enfermer le yoga dans une définition dégagée du contexte social, culturel, spatial, temporel, ne peut mener qu'à des simplifications nécessairement appauvrissantes. 

Un autre constat concerne le pouvoir d'adaptation, la plasticité de ce phénomène humain unique qu'est le yoga. Nous ne voyons pas d'autre discipline qui, comme lui, offre autant de visages divers. On peut le déplorer ou, au contraire, malgré quelques dérives regrettables, trouver très positive cette faculté d'adaptation. 

Ce faisant – et là est peut-être le plus étonnant – au-delà des facettes multiples que les lieux, les époques, les cultures lui ont adjointes, il est toujours possible de puiser en lui de quoi nourrir toutes les dimensions de l'être : physique, psychique, spirituelle. C'est sans doute cette richesse unique, cette luxuriance, qui rendent la tâche si difficile à qui prétendrait cerner les attentes, les aspirations et les spécificités existentielles de celles et ceux qui pratiquent cette activité irréductible à toute autre.  

 

Gérard Duc

 


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