Pourquoi publier ces lettres ?
Les adolescents se posent souvent les bonnes questions mais ils osent rarement les poser. Claire osa. Fille de proches amis, brillante élève alors en classe de Seconde, elle me savait prof de littérature mais aussi prof de yoga, formateur de futurs enseignants à Yoga 7 (Genève) et rédacteur régulier de la revue Les "Cahiers du Yoga", journal francophone très officiel de "Yoga Suisse". La sachant interne dans un grand lycée d'Annecy, donc ne pouvant communiquer directement avec elle, je lui proposai de lui écrire régulièrement afin d'aborder les questions qui semblaient l'intéresser. Il s'agissait de questions en lien avec les religions plutôt non chrétiennes et, de manière plus générale, concernant quelques aspects fondamentaux de la vie, tout "simplement". Il ne s'agissait en aucun cas de lui envoyer des "cours magistraux". Les discussions, improvisées, touchaient un peu à tout mais avaient pour fil conducteur les croyances propres aux grands courants de pensée - en particulier à ceux de l'Inde.
Si je livre ici quelques-uns des sujets abordés c'est qu'ils peuvent aussi concerner d'autres adolescents et, pourquoi pas, des adultes qui ne se sont jamais véritablement penchés sur ces thèmes.
Hormis les lettres proprement dites, je lui transmettais des "fiches" explicatives (présentes sur ce blog). On constatera que l'Hindouisme est davantage développé. Pourquoi ? D'abord parce que cela correspond à mon domaine de prédilection, celui que je connais moins mal que les autres ; ensuite parce que l'hindouisme (et le bouddhisme) abordent les grands sujets de façon beaucoup plus "pragmatique" que les autres courants de pensée judéo-chrétiens qui auraient parfois bien fait de s'inspirer davantage de l'Orient... On comprendra peut-être pourquoi en consultant les documents concernés.
Lettre 1 : première lettre
Bonjour Claire,
Il y a quelque temps, tu m’as
dit que tu aimerais découvrir les différentes religions autrement que ce qu’on
peut lire dans des bouquins souvent ch… rébarbatifs. Chose dite chose faite.
Enfin, pas encore puisque cette correspondance ne fait que commencer… Tu es peut-être surprise que cette lettre
soit tapée à l'ordinateur. J'aime bien écrire à la main mais l'ordinateur
m'offre plus d'avantages… D'abord si je pense au destinataire qui peut me lire
(malgré l'écriture manuscrite que j'arrive à rendre lisible en m'appliquant un
peu - sachant que plus la lettre est longue plus la lisibilité s'aggrave…) et
puis pour moi aussi parce que je peux la commencer, la laisser un moment puis
la reprendre, la tripatouiller et le retripatouiller comme certains plats qu'on
prépare la veille et auxquels on ajoute un peu de ci un peu de ça jusqu'à ce
qu'ils paraissent mangeables. En revanche je ne sais pas si mes lettres seront
nourrissantes. J'essaierai de faire au
moins en sorte qu'elles soient digestes…
De quoi allons-nous parler ? Je
n'ai pas de projet particulier mais je pars de l'idée que ce sera de tout et de
rien. (Il vaudrait peut-être mieux que ce soit de tout parce que parler
"de rien" ne mène pas à grand chose sinon à la feuille blanche… Ça me
rappelle un grand poète du début XXème siècle, Mallarmé, qui avait la hantise
de la feuille blanche. Il y a de quoi ! Sur une feuille blanche se trouve
en puissance le poème sublime, mais on ne peut le savoir avant. Et dès que le
premier mot est écrit tout peut arriver : le pire comme le meilleur ! D'où
l'angoisse… qui peut paralyser et empêcher d'écrire).
Ce qui est sûr c'est que je ne
t'écrirai pas comme on écrit à une petite fille… que tu n'es plus. J'ai envie de m'adresser à toi comme à
l'adulte que tu deviendras bientôt. Il y
aura des choses drôles (peut-être), d'autres plus sérieuses. Certaines lettres
seront des réponses à des questions que tu me poseras (peut-être) ou des réponses
à des questions que tu n'auras pas posées. J'aimerais pouvoir t'en envoyer
assez souvent… mais ça, c'est difficile à prévoir, vu le temps parfois compté
dont je dispose. Alors je ne promets rien.
De ton côté sens-toi à l'aise :
je n'attends pas forcément de réponses régulières. Tu écriras quand tu auras
envie ou quand tu sentiras que quelque chose a besoin d'être dit à quelqu'un en qui tu as confiance et qui ne te juge pas (y'a tes profs pour ça !)
Une chose importante : je ne
cherche pas à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit et toi moins que personne. Le but est de
découvrir d'autres croyances dont aucune n'est ridicule (offrir des cadeaux à
un crocodile – dans l'animisme africain !) ou scandaleuse (prier une déesse
avec un collier de têtes de morts – dans l'Hindouisme), malgré certaines
apparences qui nous paraissent bizarres parce que n'appartenant pas à notre
culture. A ce propos nous n'avons rien à envier aux autres religions : que dirait un individu ignorant tout du Christianisme,
découvrant dans une église un homme cloué sur une croix ? Cela pourrait à juste
titre lui paraître macabre ! Derrière tout ce qui peut choquer il y a une
ignorance à combler et dès qu'on a expliqué on comprend qu'il ne faut jamais
s'arrêter aux apparences.
Ce sera tout pour cette fois.
J'espère que la semaine a bien
commencé pour toi. Tu me le diras peut-être.
Je t’embrasse.
Lettre 2 : de l'amitié
Chère Claire,
Je viens de lire un très beau
texte concernant l'amitié (voilà un
thème philosophique intéressant !) Il est de Elie Wiesel (juif, a fait
l'expérience des camps de concentration, prix Nobel de la paix en 1986 et
romancier. J'ai eu la chance d'aller l'écouter à Genève en petit comité il y a
pas mal d'années. J'avais été invité par une de ses amies que je connaissais).
C'est un de ses personnages qui parle :
"Qu'est-ce qu'un ami ? Plus qu'un frère, plus qu'un père, c'est
autre chose : un compagnon de route ; avec lui, on reconstruit cette route et
on tente de conquérir l'impossible, quitte à le sacrifier plus tard[1].
L'expérience de l'amitié marque une vie aussi profondément - plus profondément - que celle de l'amour.
L'amour risque de dégénérer en obsession, l'amitié ne signifie jamais autre
chose que partage. L'éveil du désir, la naissance d'une vison, d'une terreur,
c'est à l'ami qu'on en fait part ; les premières angoisses devant la fuite du
soleil, devant l'absence d'ordre et de justice, c'est à l'ami qu'on les
communique : l'âme est-elle immortelle et, si oui, pourquoi cette peur qui nous
mine ? Si Dieu existe, comment prétendre à la liberté puisqu'il en est
l'origine et l'aboutissement ? La mort, c'est quoi, au juste ? Simple fermeture
de parenthèses ? Et la vie ? […] Ce que c'est qu'un ami ? C'est celui qui, pour
la première fois, te rend conscient de ta solitude et de la sienne, et t'aide à
t'en sortir pour que, à ton tour, tu l'aides à s'en sortir. Grâce à lui, tu
peux te taire sans honte, tu t'ouvres sans te diminuer…"
Je continue ? Là ce n'est plus un
personnage qui parle, mais lui, l'auteur :
"Pour les enfants l'amitié prend une signification pratique,
immédiate : tu me donnes ton jouet, tu es mon ami ; sinon, tu ne l'es pas. Tu
viens avec moi et je suis heureux : tu refuses et je suis malheureux. Tout est
donc simple et concret. Et provisoire. L'ami se mue en ennemi pour redevenir
ami en moins d'un instant. Est-ce à dire que les sentiments sont moins
profonds, moins exclusifs ? Je dirais plutôt que, pour les enfants, le temps
s'écoule moins vite : un instant, dans leur vie, c'est comme une année dans la
nôtre.
L'amitié prend une ampleur autre, une dimension autre, quand nous
entrons dans l'âge de l'adolescence […] L'adolescent commence à s'interroger,
c'est-à-dire qu'il s'ouvre à l'angoisse […] L'adolescent n'est pas
individualiste ; même quand il se veut différent, il espère ressembler aux
autres, c'est-à-dire : il se veut différent parce que tout le monde le veut.
Les mots "moi aussi" lui font du bien : oui, "moi aussi",
j'ai mal ; "moi aussi" je me heurte aux mensonges des gens ;
"moi aussi", j'aime une femme qui ne m'aime pas ; "moi
aussi" j'aime Dieu qui ne me répond pas…
Il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas. C'est pourquoi
j'avais besoin d'une présence amie à mes côtés : pour partager mon
incompréhension."
J'arrête là. E. Wiesel évoque
ensuite quelques-unes de ses amitiés (il dit entre autres choses que son père
fut sans doute son plus grand ami).
Il fait de l'amitié quelque chose
de très "grave", de très sérieux. Il faut dire qu'il vivait en un
temps (2nde guerre mondiale) pas très insouciant ! L'amitié,
actuellement, est sans doute vécue plus légèrement. Sans doute est-il aussi, à
cause de cela, plus difficile de trouver un(e) ami(e) qui ressemble à ce
qu'il dit. Je ne sais pas.
C'est une coïncidence car je
tapais ce texte avant-hier et hier on se téléphonait… justement pour un
"problème" en rapport avec ce thème de l'amitié…
Je ne vais pas répéter ce que je
disais au téléphone mais simplement ceci : il faut être patient et l'ami dont
on a besoin surgit toujours au moment qu'il faut (mais qui n'est pas toujours
le moment qu'on veut…). C'est la même patience que celle que le Renard demande
au Petit Prince qui veut l'apprivoiser… Tu es jolie et intelligente ! Des
ami(e)s tu en trouveras, crois-moi. Et ce n'est pas parce que les circonstances
font que tu dois peut-être manger seule quelques fois que tu es vouée à passer
ton année en solitaire !
Je ne t'envoie pas le programme
de Russe mais une liste de ces petits mots ("outils grammaticaux") qui rendent service
quand on commence à rédiger. Tu pourras la mettre dans ton classeur. J'ai trouvé un
site super sur cette langue. J'ai remarqué que "à cause de …" se dit
de 5 manière différentes : j'en déduis que les Russes ont toujours besoin de se
trouver des excuses !
Ta lettre m'a fait plaisir. Je
n'attends rien de forcément "philosophique". Mais les petites histoires
(ou grandes !) qu'on vit au quotidien sont toujours intéressantes. Et puis,
même si tu ne réponds pas, ça n'a aucune importance . Keep cool ! (je sais pas
comment on dit ça en russe..)
juhipgh jegkg ur¨pr rrop (ça veut dire "à bientôt et gros bisous",. c'est en… euh…, en xsaiq werwe ftzscf - une langue en voie de disparition).
Je t’embrasse
[1] Tu
as compris, bien sûr : "sacrifier" l'impossible, pas
l'"ami" !
Lettre 3 : les Maîtres - "Croire" s'explique-t-il ?
Chère Claire,
A savoir tout d’abord : les
Maîtres des grandes religions étaient exceptionnels, certes, mais étaient aussi
des hommes comme tout le monde. Jésus discutait, mangeait, riait sûrement, et
Mohammed (ou Mahomet) aussi. Prenons ce dernier, justement… Petit commerçant,
orphelin, élevé par son grand-père puis par son oncle, il était entré au
service d'une riche commerçante (Khadidja). Il rencontrait beaucoup de
caravaniers, des personnages de toutes sortes dont, aussi, des solitaires, des
sortes de sages (des hanif, en arabe)
qui vivaient isolés et passaient leur temps à méditer. Mohammed (qui était bon
vendeur mais honnête - ça arrive) finit par épouser Khadidja bien que celle-ci fût plus
âgée que lui. Riche maintenant, il avait beaucoup plus de temps libre et le
passait souvent à sortir de sa ville (la Mecque) pour aller s'asseoir sur une
dune ou parmi les rochers avoisinants. Un jour (il avait appris à méditer) il
voit arriver un ange qui tient un livre dans sa main. C'est l'ange Gabriel.
L'ange tend le livre vers lui et lui dit : "Lis !" [1]. Mohammed dit qu'il ne
sait pas lire. L'ange insiste : "Lis !" [2]. Mohammed répète :
"je ne sais pas lire". L'ange répète une troisième fois : "Lis
!" [3] Alors Mohammed écarquille
les yeux et… ô prodige, arrive à lire. Ce sont en fait les premières sourates
(= versets) du Coran actuel… Il sort de sa méditation… Tu imagines son état [4]… Il n'ose pas dire ce qui
s'est passé, va voir un hanif qui lui explique qu'il a été
vraisemblablement choisi par Dieu pour transmettre aux hommes le message qu'il
lui délivre par un de ses anges… Pendant des années Mohammed continuera à
recueillir ces messages qui seront mis par écrit et constituent le Coran.
La suite est un vrai western (ou
plutôt : eastern - ça se passe du côté de la Mer Rouge) mais on la verra en
évoquant l'Islam.
Tout ça c'était pour dire aussi
que les grands Maîtres n'ont jamais écrit eux-mêmes les textes fondateurs des
grandes religions. C'est la même chose en Inde. Celui auprès de qui j'ai passé
un mois, Chandra Swami, n'a pas écrit les livres qui sont édités maintenant
(c'est un proche qui note tout ce qu'il transmet). Pourquoi ? Pas forcément
parce qu'ils sont analphabètes (ni bêtes d'ailleurs, loin de là) mais parce que
leur enseignement est oral, spontané, qu'il dépend de l'instant, des questions
posées, etc. Ce ne sont pas des intello mais des hommes d'action : ils vivent
leur "sainteté" et n'en font pas des livres… Pour eux cela n'a aucun
intérêt.
Dans un premier temps on peut
réfléchir sur le rôle des religions. Pourquoi croit-on en Dieu ? Pour se
rassurer ? Donner un sens (donc se
rassurer !) à sa vie ? Au cas où ? (Rien à perdre, tout à gagner : ça c'est la
pari de Pascal qu'aime bien ta mère !)
Mais il y a mieux que cela… Il se
peut aussi qu'un jour, sans qu'on s'y attende, quelque chose se passe et rend
l'existence de Dieu évidente pour soi. Cela, même si auparavant on n'en avait
rien à faire… Cette évidence est (à mon avis) intransmissible. On ne peut pas
obliger quelqu'un à "avoir la foi" ! Ni à le convaincre par le
raisonnement. Pour la bonne raison que cette conviction éprouvée n'est pas de
l'ordre de la raison mais de l'intuition. On peut témoigner d'une
intuition mais celle-ci est par nature incommunicable (c'est comme si je mange
un citron et que toi tu n'en aies jamais mangé. Je peux te raconter tout ce que
je veux, cela ne pourra jamais remplacer pour toi le fait de manger vraiment un
citron) parce qu'elle est connaissance immédiate, expérience vécue et non
"intellectuelle".
On évoquera peut-être les
"preuves de l'existence de Dieu". En gros il y a plus d'éléments pour
que d'éléments contre, sachant que si on ne peut pas prouver que Dieu existe,
on ne peut pas prouver non plus qu'il n'existe pas. Pour moi il est
« évident » qu'il existe (en tout cas le Divin - terme que je préfère à
"Dieu" parce que le mot nous oblige à imaginer un superman à barbe
blanche…) Des scientifiques disent que si l'on veut expliquer la création
scientifiquement (donc née d'une conjonction de phénomènes biochimiques hasardeux)
il aurait fallu tant de coïncidences successives et surtout "rapides"
(sur le plan cosmique le temps qui sépare la 1ère bactérie de
l'homme actuel est absolument infime, insignifiant) que, logiquement (calcul de
probabilités), il est impossible, scientifiquement, d'accepter une telle
théorie… C'est ce que dit un grand biologiste : "Le hasard ne peut pas être une explication. Elle est matériellement
impossible. Cet avis est aussi celui des physiciens : manque de temps et pas
assez de combinaisons possibles. Une somme de hasards ne crée pas une loi ; une
somme de hasards ne crée pas l'adaptation." (P. Grassé). Même le grand
biologiste F. Jacob (prix Nobel), pourtant athée, rejette cette idée de hasard.
Donc si ce n'est pas ça c'est quoi ? La
réponse possible serait que toute la création est la réalisation d'un
"plan" supra naturel (ou, pour certains, divin). Tous les règnes (minéral, végétal,
animal) ignorent la notion de "désordre"… L'évolution n'aurait pas pu
se produire dans le "désordre" (il est prouvé qu'introduire du
"désordre" dans n'importe quel organisme le conduit à la mort) - or
le hasard crée sans cesse du désordre ! Donc ce n'est pas le hasard qui
gouverne la création (du moins je le crois). Voltaire disait qu'il n'y a pas de mécanisme d'horloge
sans horloger. C'est un peu cela, l'idée…
Le Divin serait (note le conditionnel) la seule clef qui
permet de comprendre le monde. On peut résumer cela en disant que la création
possèderait une "finalité" (terme philosophique qui signifie à peu près :
un but - donc qui suppose un processus d'organisation en vue d'atteindre ce but).
Seulement quelle est cette finalité ? Pourquoi ? No réponse ! Notre
intelligence étant humaine (donc imparfaite) elle ne peut concevoir
(comprendre) ce qui est "plus qu'humain" (et parfait). Elle ne peut
qu'en avoir le pressentiment, l'intuition
(nous y revoilà).
Suffit pour cette fois ! Je crois
que j’en ai assez dit pour nourrir sinon ta réflexion, en tout cas une rêverie
bien agréable - ou angoissante, suivant l'humeur !
Je ne joins pas les aspirines :
vous devez en avoir à l'infirmerie…
Je t'embrasse.
[1]
Là, déjà, on imagine la tête de Mohammed. Il est assis tranquille, ne demande
rien à personne. Un ange débarque avec un texte et lui demande de lire… En plus, pas de pot, Mohammed ne sait pas lire ! Il ne doit pas bien prendre
la chose : un ange qui apparaît, bon, sur le moment ça surprend un peu mais passe
encore… Seulement lui demander de lire… là c'est vexant quand on ne sait pas…
[2]
Réponse possible de Mohammed mais que les textes ne nous transmettent pas :
"Grmmmppfff j’ai dit que j'savais pas lire ! Pas la peine d’insister, tu
t’es trompé de bonhomme… Casse-toi !"
[3]
"Rogntudju… y va m' lâcher ou quoi
? J'y crois pas…
[4]
On sait que lui-même s'est demandé s'il n'avait pas pété un plomb…L'Histoire ne
le dit pas mais il a dû aller direct trouver sa fatma et lui demander ce
qu'elle avait mis comme épices dans le couscous de midi…
Lettre 4 : intermède hors-sujet (et peu sérieux)
Bonjour Claire,
D'abord merci pour ta réponse. Je
ne trouve pas que tu te relâches dans l'écriture, comme tu dis ! Je ne regarde
pas les fautes d'orthographe, je te l'ai dit, mais il y en a deux qui m'ont regardé – j’te jure : "les
lettres que j'ai reçu" alors là, bravo l'accord du participe passé
! Et la 2ème : c'est pas "juhipgk je gkg" qu'il fallait
écrire, mais "jühipgk je gkg". Comment ? Un détail ? Excuse-moi mais
c'est grave. Trrrrès grave : "jühipgk je gkg" veut dire "salut à toi ô
maître vénéré triomphateur de l'espace-temps et grand ordonnateur des rythmes
de l'univers qui transcendent le devenir des mondes que tu créas" ; tandis
que :"juhipgk je gkg" ne peut se traduire que par : "Casse-toi
sale con tu pues d'ailleurs j'tai jamais vu". Il n'y a sans doute qu'une
imperceptible nuance entre les deux formules, mais tout de même…
Après cette courte parenthèse je
tiens tout de même à te dire que j'aime bien ton écriture : c'est une écriture
de fille, ça y a pas de doute (et c'est même assez rassurant), mais c'est pas
une écriture de poufiasse. C'est une écriture de fille intelligente, grande et
fine comme un roseau, rêveuse, un peu romantique même, avec des yeux noisette,
malicieux et frangés de longs cils soyeux, des mains ravissantes, des doigts longs
et minces - pas des gros doigts boudinés de charcutière… C'est bien simple, je
pense que si j'étais un garçon (mais ouiiiiiiiii, je suis un garçon, je sais ;
je voulais dire : si j'étais un jeune homme) et qu'une fille m'écrive avec
cette écriture, eh bien je…
- Bon. Oui, c'est bon : laisse
tomber.
- Et en plus en violet… c'est
très sensuel…
- ON LAISSE TOMBER, J'AI DIT !
COMPRIS ?
- Ok, ok… N'empêche que cette
écriture avec toutes ses courbes délicates et …
- PAF !
- Aïe ! ça va pas, non ? T'as vu
c'que t'as fait au verre gauche de mes lunettes ? on dirait un pare-brise de
voiture après trois tonneaux… J'vois tout en mosaïque, maintenant… Lunettes kaléidoscopiques... C'est malin…
… Bon. On se reprend. A vrai
dire, cette semaine j'ai surtout organisé le soutien de maths des 2nde…
Il fallait obliger les élèves faibles en maths à s'inscrire, empêcher les bons
- qui voulaient s'inscrire - de s'inscrire (ça va, tu me suis ?), répartir les
élèves sur deux soirs (lundi et mardi). Le problème est que presque tout le
monde voulait le mardi. Pas possible, ça. Faut deux groupes équilibrés…
Ça donnait quelque chose du genre :
Ça donnait quelque chose du genre :
- Florent,
tu préfères venir le lundi, non ?
- Non,
M'sieur, le mardi.
- Bien
! c'est ce que je disais : tu viendras le lundi…
- Mais
M'sieur, je préférerais le mardi…
- Et
pourquoi, ça ? hmmmm ?
- Parce
que le lundi, on a deux heures de sport juste avant…
- Et
alors ?
- Ben…
on est crevé, après.
- Toi,
c'est possible, énergique comme tu es… Mais c'est pas normal. En principe,
après deux heures de sport on a le cerveau oxygéné, en pleine ébullition ! On a
envie de faire beaucoup de maths… Bon… c'est vrai que cela suppose déjà au départ
qu'il y ait un cerveau… De toute façon tu as rendu ta fiche en retard : donc tu
viendras le lundi…
- Mrblllbbbll…
- T'as
quelque chose à ajouter ? Un petit commentaire à faire ? Mmmmm?
- …
- Très
bien ! Merci, Florent, d'avoir choisi le lundi. Tu es un exemple de
compréhension.
(Comment, ça, moi, facho ?)
(Comment, ça, moi, facho ?)
Suite : toujours la même heure de cours (enfin, ce qu'il en restait) :
- Donc,
finalement, Chateaubriand blabla
blabla bla bla…
- Brrrrzzdringpinpon…
(Je tens la main)
(Je tens la main)
- Edouard
: merci d'avance !
(Il m'apporte son… portable qui vient de cracher ce son ignoble)
- Merci,
Edouard. Dis-lui adieu…
- A
qui, M'sieur ?
- Ben,
à ton portable…
- Oh
non, M'sieur, c'est le deuxième…
- Le
deuxième ? Le deuxième portable que tu te fais confisquer ?
- Oui,
M'sieur !
- Aujourd'hui
?
- Ben…
- T'en
as encore beaucoup sur toi, là ? Si je prends ton sac, et que je le secoue, il
va en tomber combien ? 3 ? 12 ? Rien que 2, c'est pas loin du recel, ça ! En
correctionnelle, le recel, ça peut aller chercher dans les… ouh là… dans les 5
ans fermes… Remarque, tu aurais le temps de finir ta Seconde et, peut-être, de
préparer ton bac… Après, tu pourrais faire du Droit : tu connaîtrais déjà une
partie du programme… Pas la plus théorique, mais c'est important aussi, le
côté concret des choses : les barreaux, la bonne soupe de la prison, les
gentils matons, les copains… Inoubliable, l'expérience… Un peu traumatisante,
peut-être, mais tellement enrichissante…
Rassure-toi, la seule chose de vraie, (avec la
question : "t'en as encore beaucoup sur toi ?") c'est la confiscation
du Natel d'Edouard … le deuxième de la semaine ! Un Nokia, exactement le même
que celui qu'on m'avait offert et que j'ai refilé à ton père (tu sais que je ne veux pas de cette chose. Quand je n'en aurai plus besoin on verra...)
A part ça rien de très
particulier… Je vais donc t'abandonner, non sans te féliciter pour tes bonnes
notes (mais même si tu en as des mauvaises c'est pas grave. Si tu savais les
notes que je me ramassais en maths… (t'as vu comme je suis démago ?) En fait j'en parle légèrement, mais crois-moi, ça
ne me faisait pas vraiment plaisir… J'aurais bien aimé avoir l'air moins débile
dans cette matière ! ça fait partie des choses dont on plaisante… après ; mais
sur le moment… pfffffff… pas marrant. Avec un 9 ça veut dire que c'est tout à
fait jouable pour l'instant. Alors, courage et essaie de limiter les dégâts !
Bravo pour le Russe !)
A bientôt. Je t'embrasse.
Lettre 5 : le Mal et nos déluges intérieurs
Bonjour Claire,
J'attaque direct : le problème du
"Mal" que symbolise le déluge. Le déluge pose ce problème du Mal
conçu comme punition.
Justement, première chose : dénoncer une idée
souvent reçue, à savoir que les maux que subissent les hommes sont considérés
comme des punitions divines.
Disons ensuite qu'il y a
plusieurs types de maux (en simplifiant un peu !) :
- - ceux,
physiques, qui nous sont infligés par la nature , séismes, volcans, etc.
Ceux-là sont collectifs
- ceux
qui touchent directement l'individu : épidémies, maladies, accidents…
- ceux
qui sont causés par l'homme : assassinats, guerre, etc.
- ceux
qui se manifestent sur le plan psychologique : toutes les souffrances
intérieures (il n'y a que l'embarras du choix !)
Les cataclysmes naturels ont souvent été imputés à Dieu (ou aux dieux).
C'est absurde. Il s'agit de phénomènes "naturels" comme la chute des
feuilles en automne ou l'éclosion des fleurs au printemps. Un ordre régit la
nature et une éruption volcanique ou un tremblement de terre en font partie.
Seulement, dès que l'ampleur du phénomène nous cause des dommages physiques
nous ne pouvons nous empêcher de chercher un "coupable". Pourquoi la
mort d'un homme écrasé par un arbre serait-elle objectivement plus scandaleuse
que la mort d'une fourmi mangée par une poule ? Parce qu'elle nous concerne !
Mais elle n'a strictement rien de fondamentalement différent. Dieu n'y est pour
rien.
Les maladies : c'est la même chose. Il s'agit encore de lois naturelles. Dans La Peste de Camus (tu as lu ce roman je crois), le Père Panelou fait un sermon dans lequel il dit à ses paroissiens que l'épidémie de peste a été envoyée par Dieu pour les punir ! On retrouve là un moyen de pression qu'exerçait le clergé pour inciter les chrétiens à mieux se comporter. C'est aussi très propre à l'Occident, cette notion de punition divine… L'Orient ne connaît pas cela… Il est plus juste dans son appréciation des choses.
Les guerres : Dieu n'y est pour rien. Il respecte la liberté humaine[1]. Les hommes veulent se
débrouiller seuls : qu'ils se débrouillent !
La souffrance psychologique. Là on ne peut accuser personne d'autre
non plus - et surtout pas Dieu ! Prenons comme exemple les ruptures amoureuses
ou amicales - les premières étant proches des secondes - en pire ! Evidemment,
l'argument est le suivant : la souffrance due à une rupture peut être causée
par l'"autre". Par exemple (me dit un élève) si j'ai une petite amie
et qu'elle me trompe ? C'est elle la responsable et non moi ! La réponse est non. D'abord parce que je suis aussi responsable. Si l'autre éprouve le besoin
de me tromper c'est que, sans m'en rendre compte, j'ai agi ou je me suis montré
de telle sorte que je n'ai pas fait ce qui fallait pour qu'elle (il) me soit
fidèle. Souvent les responsabilités sont partagées. Dans ce cas je dois
examiner ce qui, dans mon comportement, a induit cette situation ("x"
raisons possibles - voir courriers du
cœur). Pourtant, je peux avoir été irréprochable et l'autre me trompe. Ah
! Je ne suis donc pas "responsable" ? Du tout : je le suis forcément
un peu - à moins d'être parfait, ce qui est impossible.
Cela dit, le plus important n'est
pas vraiment là : si je ne supporte pas que l'autre me trompe c'est à cause de mon ego. Je veux
"posséder" l'autre. Il est "à moi"… C'est humain mais
infantile. Une personne (donc un être vivant et pensant) n'est jamais "à
moi"… sauf si je lui refuse son droit à être libre, à être elle-même et "à elle-même". Etre
trompé me fait souffrir parce que je suis égoïste et possessif et que je
veux posséder l'autre comme on possède un objet sans liberté. Or l'autre a le droit
de penser ce qu'il veut, de faire ce qu'il croit bon pour lui, d'être comme il
est… Aimer quelqu'un "à condition"… ce n'est pas l'aimer vraiment.
C'est aimer l'idée qu'on se fait de lui ! C'est aimer celui - ou celle - qu'on
voudrait qu'il soit ! donc une réplique de soi-même. C'est l'amour de soi et
non de l'autre. De quel droit puis-je attendre de l'autre qu'il soit comme
ceci, fasse comme cela, etc.? Supporterais-je que l'autre m'impose d'être comme
il voudrait que je sois ? Non. Donc… si l'autre ne m'est pas fidèle je ne peux
lui en vouloir… Je souffre mais c'est mon égoïsme (mon amour-propre) qui souffre. Souffrir n'est
pas répréhensible (c'est un sentiment naturel), mais traiter l'autre de tous
les noms parce que je souffre est un non-sens et une injustice, un refus
d'admettre sa liberté (cette même liberté que, bien sûr, je revendique pour moi
! et qui peut être poussée jusqu'à l'absurde : "Moi je peux faire cela,
mais toi tu n'en as pas le droit !"
Un autre aspect fréquent de la
souffrance me vient à l’esprit.
Pourquoi, au bout d'un certain
temps, aime-t-on moins l'autre ? D'abord "moins" est faux. On aime
"autrement". L'amour peut très bien durer, quitte à changer de
visage. Maintenant si beaucoup de couples ne tiennent pas le coup c'est parce
que l'un ou l'autre (ou les deux) a aimé très égoïstement, comme on aime un
jouet pendant un temps : le moment arrive où on s'en lasse. Dans ce cas ce
n'était pas de l'amour, parce que l'amour vise plus le bonheur de l'autre que
le sien propre… (mais il nous est très difficile - voire impossible - de nous
oublier, ne serait-ce qu'un peu…)
On verra avec l'Hindouisme que
ceux qu'on appelle des "Sages" ou des "Maîtres" (en
sanskrit - langue ancienne de l'Inde - des "gurus" ou
"gourous") ont non seulement
compris que toute souffrance vient de l'ego (cette partie de moi qui veut
toujours obtenir satisfaction). Ils ont (par des techniques diverses, psycho-physiques et spirituelles, qu'on appelle les yoga) mis fin à l'ego. A
partir de là ils n'éprouvent plus comme nous les souffrances psychiques
auxquelles nous sommes carrément soumis (jalousie, volonté de posséder, peurs
diverses, etc.) Mais il n'est pas nécessaire d'être un pratiquant de yoga pour
arriver à cela. Certains mystiques occidentaux réussissent par d'autres voies à
"tuer" l'ego : je pense que des Mères Térésa ou autres sœur
Emmanuelle - et bien d'autres inconnus - ont accédé ou accèdent à ce statut
qu'on appelle en Inde la "libération". Cela ne peut se réussir que si
on y consacre sa vie… On comprend qu'il y en ait peu…
Donc voilà pour le Mal et la
souffrance. En résumé, ce que nous appelons le Mal est ce qui cause notre
souffrance mais, bien souvent n'est pas un "mal" en soi. Il devient
un "mal" parce que je m'arrête à mes petits désirs dont
j'aime bien qu'ils soient toujours
satisfaits… Par exemple, si je me brûle je dirai que le feu est un
"mal". C'est idiot, évidemment. La preuve : si j'ai froid et que
j'allume du feu, le feu devient un "bien". Or une chose ne peut être
à la fois "mal" et "bien". Le feu échappe à cette
catégorisation simpliste : il n'est ni bien ni mal. Il "est" - et
c'est tout. C'est moi avec mon sentiment changeant qui lui colle un adjectif
positif ou négatif, selon mon humeur.
Ça n'a l'air de rien, c’est un peu
simpliste, mais nous procédons ainsi dans d'autres circonstances plus subtiles.
Un autre exemple ? Je pars en vacances pour 10 jours dans un lieu
extraordinaire. Il y a un avion tous les 10 jours. Le jour du départ, je rate
l'avion. Cela m'apparaît comme une circonstance négative (avec la souffrance
qui l'accompagne : déception, frustration, colère, etc.). Qu'ai-je fait au bon
Dieu pour mériter cela ? Et ce douanier, qui a fouillé ma voiture et à cause de
qui je suis arrivé en retard à l'aéroport ? C'est un salopard ! Il mériterait
que je le massacre ! Je n'ai plus qu'à rentrer chez moi, furieux : il y a
vraiment trop d'injustice en ce bas monde !
Je mets la radio pour me changer les idées. J'apprends que l'avion que j'aurais dû prendre s'est "crashé" au décollage. Merci douanier ! il est devenu tout d'un coup un saint protecteur ! Ce qui était un "mal" est devenu un "bien"… Juste appréciation ? Non ! Cela prouve que "bien" et "mal" sont des notions souvent subjectives et qui n'ont, en soi, aucune réalité. On pourrait objecter : "Mais si l'avion n'avait pas eu d'accident ?" Réponse : je n'aurais sans doute pas pris conscience de ma façon erronée de réagir, mais cela n'aurait rien changé au fait que ma façon d’apprécier les événements est faussée.
Je mets la radio pour me changer les idées. J'apprends que l'avion que j'aurais dû prendre s'est "crashé" au décollage. Merci douanier ! il est devenu tout d'un coup un saint protecteur ! Ce qui était un "mal" est devenu un "bien"… Juste appréciation ? Non ! Cela prouve que "bien" et "mal" sont des notions souvent subjectives et qui n'ont, en soi, aucune réalité. On pourrait objecter : "Mais si l'avion n'avait pas eu d'accident ?" Réponse : je n'aurais sans doute pas pris conscience de ma façon erronée de réagir, mais cela n'aurait rien changé au fait que ma façon d’apprécier les événements est faussée.
Sachant cela, quand nous nous
sentons malheureux ou déçus, si nous sommes conscients que notre ego (qui n'est
pas notre vrai Moi - on verra cela plus tard) nous trompe, ou en d'autres
termes que nous sommes sans cesse les jouets de nos désirs changeants et contradictoires ("Je veux ceci… je ne veux
pas cela…"), nous avons la possibilité de moins souffrir. En tout cas nous
ne pouvons plus accuser autrui d'être responsable de notre souffrance.
Exercices :
1.
Quelqu'un te dit "tu es une conne !"
Ce quelqu'un est-il coupable du sentiment de vexation que tu éprouves ?
2.
Tu glisses sur une peau de banane : jambe
cassée. Qui est responsable : Dieu ? la peau de banane ? celui qui l'a laissée
là ? l'Afrique - où elle pousse ?
Bon… j'arrête là pour
aujourd'hui.
Il va sans dire que si tu as des
questions ou des objections (j'en vois plein qu'on pourrait faire !), tu les
formules ! J'essaierai d'y répondre.
Je t’embrasse.
[1]
Rappel : la faute originelle ! Voici une interprétation qui me plaît assez : Dieu a créé un être (qui n'avait pas de corps),
qu'on a appelé l'"androgyne initial" parce qu'il n'était ni homme ni
femme (ou les 2 puisqu'il n'avait pas de corps). Cet être, donc une créature,
a voulu être aussi puissant que son créateur. Résultats des courses il a perdu
son innocence (pour cause d'ambition, d'orgueil : vouloir égaler Dieu, il faut oser ! ) et
s'est incarné (donc en homme et femme). En s'incarnant il s'est séparé du Divin
et le Divin a respecté son choix - sa "liberté". Voulant se
débrouiller tout seul, l'homme doit assumer toutes les conneries qu'il fait -
dont les guerres. Si Dieu intervenait pour empêcher toutes ces… erreurs, il ne
respecterait pas cette liberté que l'homme, dans sa prétention, a cru voir
comme un bien.
Détail supplémentaire
gratuit : ce qui attire les hommes vers les femmes (et l'inverse) serait le
souvenir enfoui et la nostalgie datant de ce temps originel où nous ne formions
qu'un (l'androgyne initial) : nous tentons inconsciemment de restaurer l'unité
perdue. C'est pas beau, cette interprétation (car ce n'est qu'une
interprétation…) ?
Lettre 6 : la confiance ; le don
Bonjour Claire,
Merci pour ta lettre. Quand je vois l'enveloppe dans
ma boîte et que je reconnais ton écriture, je suis content parce que je me dis
qu’une jeune fille de ton âge a mieux à faire qu'à répondre à quelqu'un de bien
plus âgé et avec qui, à priori, elle ne devrait n'avoir aucun point d'intérêt
commun. Je me dis toujours : "c'est quand même chouette ! Elle a pris la
peine de trouver une feuille, le temps d'écrire qqch dessus, de chercher une
enveloppe, un timbre, de penser à la donner pour l'expédition… ça n'a l'air de
rien mais… ce n'est pas rien" !
La confiance. Peut-on faire confiance au
premier venu ? Non, évidemment. Mais il y a toujours des cas où l'on n'a pas
trop le choix : tu montes derrière quelqu'un en moto (ou en voiture), tu ne
peux que t'en remettre physiquement à celui qui conduit (surtout quand c'est
moi - mais ça c'est un autre problème…) Là, c'est simple. Plus intéressant : le
cas de la confiance portée à un "Maître". Le Maître spirituel, s'il
est un vrai Maître (il y a beaucoup de rigolos), est digne de la confiance que
lui porte le disciple. Si ce dernier ne lui en témoigne plus parce qu'il doute,
cela ne met pas en cause le Maître ni ce qu'il vaut, mais le disciple - et ce
qu'il vaut.
Tu vas comprendre. Voici quelques exemples. Un Indien (qui deviendra d'ailleurs à son tour un Maître) raconte que le Guru auprès de qui il vivait, lui montre un jour un énorme tas de pierres. Il lui dit : "J'aimerais utiliser ces pierres pour construire une cabane. Mais il faudrait que tu les transportes là-bas. L'endroit où elles sont ici ne me convient pas."
Tu vas comprendre. Voici quelques exemples. Un Indien (qui deviendra d'ailleurs à son tour un Maître) raconte que le Guru auprès de qui il vivait, lui montre un jour un énorme tas de pierres. Il lui dit : "J'aimerais utiliser ces pierres pour construire une cabane. Mais il faudrait que tu les transportes là-bas. L'endroit où elles sont ici ne me convient pas."
Sitôt dit sitôt fait. Enfin… "sitôt" n'est
pas le bon terme parce qu'il fallut beaucoup de temps, sans engin à moteur,
pour transporter ces énormes pierres à l'autre bout de l'ashram (lieu où vit un Maître et ses disciples). Au bout d'un mois environ, le tas était déménagé. Le
disciple, tout content, va trouver son maître : "Ça y est, maître, tu vas
pouvoir construire ta cabane."
Le guru remercie… mais déclare que, tout bien réfléchi, le nouvel endroit n'est pas meilleur que le précédent et qu'il préférerait ce coin, là-bas, à l'autre extrémité de l'ashram. Le disciple s'exécute et, au bout de quelque temps, annonce à son maître que la tâche est achevée… Le guru va voir, remercie mais annonce au disciple que, finalement, l'autre endroit, là-bas, est bien mieux que celui-là…
Le guru remercie… mais déclare que, tout bien réfléchi, le nouvel endroit n'est pas meilleur que le précédent et qu'il préférerait ce coin, là-bas, à l'autre extrémité de l'ashram. Le disciple s'exécute et, au bout de quelque temps, annonce à son maître que la tâche est achevée… Le guru va voir, remercie mais annonce au disciple que, finalement, l'autre endroit, là-bas, est bien mieux que celui-là…
Tu devines peut-être la suite : le disciple
déménagea les pierres pendant plusieurs années, sans jamais se plaindre.
Pourquoi le Maître lui demandait-il cela, à ton avis ? Avant de répondre, une autre histoire.
Celle-là, elle a été vécu par quelqu'un que j'ai connu, et qui, pratiquant le tir à l'arc, avait décidé d'aller au Japon près d'un grand Maître qui enseignait cet art martial[1]. Il avait assez économisé pour pouvoir y passer une année. Il arrive à Tokyo (il était attendu, évidemment, on ne débarque pas comme ça dans un dojo[2] de ce type). Le Maître le regarde à peine et lui dit qu'avant de commencer à pratiquer (il n'était pas débutant, tu t'en doutes), il doit s'occuper de balayer le dojo. Ah… Bon… Un peu surpris, le type s'exécute. Le lendemain, il revient. Le Maître lui dit qu'il doit continuer à balayer, à ranger, bref à faire des corvées et qu'il commencera à pratiquer le tir à l'arc quand ce sera le moment. Huit mois, il l'a fait attendre ! Le copain ne brillait pas : il voyait le moment où il allait passer son année au Japon a faire l’homme de ménage… Mais il savait que ce Maître… savait ce qu'il faisait, qu'il n'était pas un escroc mais un être digne de confiance, que ce qu'il demandait lui était nécessaire, à lui, le disciple…
Pourquoi le Maître lui demandait-il cela, à ton avis ? Avant de répondre, une autre histoire.
Celle-là, elle a été vécu par quelqu'un que j'ai connu, et qui, pratiquant le tir à l'arc, avait décidé d'aller au Japon près d'un grand Maître qui enseignait cet art martial[1]. Il avait assez économisé pour pouvoir y passer une année. Il arrive à Tokyo (il était attendu, évidemment, on ne débarque pas comme ça dans un dojo[2] de ce type). Le Maître le regarde à peine et lui dit qu'avant de commencer à pratiquer (il n'était pas débutant, tu t'en doutes), il doit s'occuper de balayer le dojo. Ah… Bon… Un peu surpris, le type s'exécute. Le lendemain, il revient. Le Maître lui dit qu'il doit continuer à balayer, à ranger, bref à faire des corvées et qu'il commencera à pratiquer le tir à l'arc quand ce sera le moment. Huit mois, il l'a fait attendre ! Le copain ne brillait pas : il voyait le moment où il allait passer son année au Japon a faire l’homme de ménage… Mais il savait que ce Maître… savait ce qu'il faisait, qu'il n'était pas un escroc mais un être digne de confiance, que ce qu'il demandait lui était nécessaire, à lui, le disciple…
Alors ? Je repose la question : les maîtres sont-ils
des sadiques ? Pourquoi ces épreuves
apparemment inutiles, voire cruelles (il y aurait bien d'autres exemples du
même genre) ? Tu devines, n'est-ce pas ? Parce qu'elles sont nécessaires en ce
qu'elles transforment le mental du disciple, qu'elles le préparent à ce qu'il
ne pourrait réussir sans être passé par elles. Il s'agit de réduire l'ego, de se
débarrasser de l'orgueil et, surtout de l'avidité qui sont des obstacles
terribles puisqu'ils rendent tout progrès spirituel impossible… Dur mais
efficace ! (Et, après tout, rien n'oblige le disciple à accepter ! S'il refuse
c'est qu'il n'est pas prêt.)
Un autre exemple de confiance qui m'a toujours
impressionné. Quand Jésus (qui était un Maître, bien sûr - un des plus connus
!) recrute ses apôtres. Tu te souviens comment il s'y prend ? C'est très simple
: il regarde tel ou tel et dit : … Il dit quoi ? Tu ne te souviens pas ? Alors
je te raconte une situation vécue (j'y étais). C'est pas long. A cette époque, dans les
petites villes du Moyen-Orient (en tout cas dans certaines) on payait les
impôts d'une manière originale - et, paraît-il, efficace. Tous les habitants
étaient regroupés entre les murs de la ville puis ils sortaient en passant sous
une grande porte de la muraille (les villes étaient fortifiées). A la porte se
trouvait le fonctionnaire qui percevait l'argent de l'impôt. Je pense qu'on
devait vérifier que tous les habitants étaient sortis (quelques resquilleurs
devaient se cacher dans des coffres ou des caves !) Parmi ces collecteurs
d'impôt (forcément riches et parfois peu honnêtes puisqu'ils gardaient souvent
une partie de la recette pour eux en augmentant les sommes dues par les
payeurs…) il y en avait un qui s'appelait Matthieu. (Eh oui, un des 4
évangélistes). C'est là que Jésus intervient. Il voit Matthieu, le regarde et
lui dit : "Viens et suis-moi !" Que fait Matthieu ? Il pose tout et
suit Jésus. Adieu, veaux, vaches… (ah non, c'est pas la même histoire). Si c'est
pas de la confiance, ça…
Bon : attention ! A chaque fois il s'agit d'un vrai
Maître, pas d'un escroc…
Cela ne veut pas dire pour autant qu'on va devenir "disciple", évidemment. D'abord il n'y a pas un annuaire téléphonique des vrais
Maîtres… et on ne sait jamais s'ils sont authentiques… De plus, on n'est pas
forcément prêt à tout lâcher (comme le font tous les moines de toutes les
religions, par exemple, qui misent leur existence sur une croyance en un Dieu
dont, après tout, l'existence n'est pas prouvée…) Tu vas peut-être me demander
comment on peut faire pour être sûr qu'on a affaire à un vrai maître. On verra
cela avec l'hindouisme !
Le don : on a d'abord vu quelques
types de "dons". Qu'est-ce qu'on peut donner ? Des objets. Du temps.
De l'attention. De l'amitié - de l'amour. De la confiance… En gros donc, deux
types de dons : concrets et abstraits.
Parmi les nombreuses réflexions possibles
arrêtons-nous sur celle-ci : il y a toujours au fait de donner un intérêt
plus ou moins grossier et plus ou
moins conscient. En d'autres termes, à chaque fois que j'offre un cadeau, même
si, en retour, je crois sincèrement ne rien attendre… je me donne quelque
chose à moi ! Je t'offre ce cadeau pour
que tu restes mon amie, pour que tu me respectes, bref pour garder un pouvoir
sur toi… (c'est toujours l'ego qui se cache derrière mes intentions les plus
désintéressées !)
On en vient alors à se poser la question suivante : est-ce qu'il est possible de donner sans rien attendre en retour ? C'est très très rare. Même si j'offre quelque chose à quelqu'un que je ne connais pas (donc de qui je n'attends vraiment rien - par exemple à des gens pauvres, dans le cadre d'une œuvre caritative), malgré moi je me décerne (cela peut être inconscient) un satisfecit moral - ou, en termes plus vulgaires, c'est comme si je me disais : "Je suis quelqu'un de bien… puisque je suis capable de donner sans rien attendre en retour !" (J'espère que tu mesures bien ce qui, dans cette attitude, est assez "tordu" et à quel point nous sommes habiles à nous tromper nous-mêmes quand il s'agit de nous attribuer de rassurantes qualités d'âme !)
Il n'y a donc pratiquement jamais de don parfait. Mais c'est logique : nous sommes des hommes, donc imparfaits (seul le divin est parfait. On verra qu'il est en nous, mais bien caché, donc souvent invisible…) Alors, forcément, par définition, tout ce que nous faisons est imparfait. Mais ce n'est pas mortel ! ni une raison pour ne rien faire ! (par exemple déclarer : "Puisque je ne peux offrir gratuitement - c'est-à-dire sans rien attendre en retour -, c'est décidé, je n'offre plus rien !") Il faut accepter cette condition humaine qui est la nôtre et assumer notre imperfection. Et puis il y a imperfection et imperfection ! Entre offrir un cadeau dans le but de pouvoir demander plus tard un service à quelqu'un (!) et offrir un cadeau à papa parce que j'ai envie de lui faire plaisir (même si, inconsciemment… c'est aussi pour me faire plaisir !), y'a pas photo ! La deuxième proposition est tout de même moralement préférable.
On en vient alors à se poser la question suivante : est-ce qu'il est possible de donner sans rien attendre en retour ? C'est très très rare. Même si j'offre quelque chose à quelqu'un que je ne connais pas (donc de qui je n'attends vraiment rien - par exemple à des gens pauvres, dans le cadre d'une œuvre caritative), malgré moi je me décerne (cela peut être inconscient) un satisfecit moral - ou, en termes plus vulgaires, c'est comme si je me disais : "Je suis quelqu'un de bien… puisque je suis capable de donner sans rien attendre en retour !" (J'espère que tu mesures bien ce qui, dans cette attitude, est assez "tordu" et à quel point nous sommes habiles à nous tromper nous-mêmes quand il s'agit de nous attribuer de rassurantes qualités d'âme !)
Il n'y a donc pratiquement jamais de don parfait. Mais c'est logique : nous sommes des hommes, donc imparfaits (seul le divin est parfait. On verra qu'il est en nous, mais bien caché, donc souvent invisible…) Alors, forcément, par définition, tout ce que nous faisons est imparfait. Mais ce n'est pas mortel ! ni une raison pour ne rien faire ! (par exemple déclarer : "Puisque je ne peux offrir gratuitement - c'est-à-dire sans rien attendre en retour -, c'est décidé, je n'offre plus rien !") Il faut accepter cette condition humaine qui est la nôtre et assumer notre imperfection. Et puis il y a imperfection et imperfection ! Entre offrir un cadeau dans le but de pouvoir demander plus tard un service à quelqu'un (!) et offrir un cadeau à papa parce que j'ai envie de lui faire plaisir (même si, inconsciemment… c'est aussi pour me faire plaisir !), y'a pas photo ! La deuxième proposition est tout de même moralement préférable.
J'ai dit que donner sans rien attendre en retour
était "très rare". Cela suppose donc que c'est possible. Oui mais
dans le seul cas ou le cadeau n'a pas été prémédité.
Exemple : je viens de m'acheter des fleurs pour les mettre chez moi. Je rentre à pieds du marché. En route, je croise une belle fille (pure hypothèse d'école) : quelque chose en moi qui n'est pas réfléchi, pas concerté (très important) fait que je lui donne le bouquet, sans rien demander en retour, comme ça, parce que cela a été plus fort que moi… Là, c'est un don gratuit[3]. (Tu te demandes si cela m'est déjà arrivé ? Je ne le dirai pas !)
Bon c'est un exemple, mais on peut imaginer d'autres situations dans lesquelles la démarche est identique. A partir du moment où le mental n'a rien calculé, le geste, l'action, est "juste". "Juste" est le seul terme qui convient. Il désigne - dans le domaine du yoga, surtout - une action non "polluée" par l'ego. Cette action a été inspirée par cette partie de nous qui est parfaite. Eh oui, il y a en nous la présence de la perfection - donc une présence de nature « divine »… qui est la plupart du temps masquée par cette autre partie, hélas beaucoup plus envahissante, qui, elle, est loin d'être parfaite… Et la partie parfaite agit indépendamment de notre volonté. C'est à la fois rassurant - parce que cette perfection est bel et bien présente en nous - et aussi un peu déprimant parce que 999 fois sur 1000 nous agissons "volontairement" donc imparfaitement. Mais bon, on va pas se suicider pour autant…
Exemple : je viens de m'acheter des fleurs pour les mettre chez moi. Je rentre à pieds du marché. En route, je croise une belle fille (pure hypothèse d'école) : quelque chose en moi qui n'est pas réfléchi, pas concerté (très important) fait que je lui donne le bouquet, sans rien demander en retour, comme ça, parce que cela a été plus fort que moi… Là, c'est un don gratuit[3]. (Tu te demandes si cela m'est déjà arrivé ? Je ne le dirai pas !)
Bon c'est un exemple, mais on peut imaginer d'autres situations dans lesquelles la démarche est identique. A partir du moment où le mental n'a rien calculé, le geste, l'action, est "juste". "Juste" est le seul terme qui convient. Il désigne - dans le domaine du yoga, surtout - une action non "polluée" par l'ego. Cette action a été inspirée par cette partie de nous qui est parfaite. Eh oui, il y a en nous la présence de la perfection - donc une présence de nature « divine »… qui est la plupart du temps masquée par cette autre partie, hélas beaucoup plus envahissante, qui, elle, est loin d'être parfaite… Et la partie parfaite agit indépendamment de notre volonté. C'est à la fois rassurant - parce que cette perfection est bel et bien présente en nous - et aussi un peu déprimant parce que 999 fois sur 1000 nous agissons "volontairement" donc imparfaitement. Mais bon, on va pas se suicider pour autant…
Voilà pour aujourd'hui. Ce sera tout ! Dis-moi si je
fais trop long - ou trop compliqué : je m'adapterai.
Je voudrais te dire quelque chose de gentil avant de
te quitter, et qui te fasse chaud au cœur… mais je ne trouve rien qui puisse
l'être sans être ridicule ! Alors je n'ajoute rien… sinon que je t'embrasse.
[1]
Rien à voir avec le tir à l'arc occidental - sinon qu'il y a un arc, une flèche
et une cible. Au Japon il s'agit d'une discipline de nature spirituelle. La
cible, la flèche, l'arc, le bras du tireur, sa main et son esprit ne forment
plus qu'un. Le résultat est que la flèche ne peut pas aller en dehors du centre
de la cible… Le tireur peut viser dans l'obscurité ou à travers une paroi de
papier (comme les cloisons japonaises) : il mettra dans le mille… si,
évidemment, il est arrivé au sommet de la maîtrise de cet "art" (ce
qui peut supposer une vie d'entraînement, de méditation, etc.). L'intérêt n'est
pas de nature sportive (un tel maître se fiche carrément de
l'"exploit". Seule compte la perfection intérieure que ne fait que
rendre tangible - réelle, visible - la
"performance" !)
[2]
Lieu où l'on pratique un art martial - judo, aïkido ou autre…)
[3]
J'imagine ce que tu penses (peut-être) : "Là, le mec, il va être pris pour
un dingue !" A la limite, pourquoi pas - ça ne changerait rien à la valeur
de son geste. Et puis, franchement, imagine. Le type te dit :"
Mademoiselle, j'ai acheté ce bouquet de fleurs pour moi. Et puis je vous ai
vue. Vous êtes si jolie que je ne peux pas faire autrement que de vous le
donner !" Il te met les fleurs dans les bras et continue son chemin… Avoue
que tu serais tellement contente que tu ne le prendrais pas pour un fou ! Non ?
Lettre 7 : la liberté ; la peur
Bonjour
Claire,
Voici donc la livraison suivante :
la Mer Rouge, avec le thème de la liberté
– sans doute la notion qui, dans le domaine philosophique, a fait couler le
plus d'encre (et de larmes dans le domaine sociopolitique !)
Symbole de
cette traversée assez évident : accession à la liberté. Quête vers quelque chose ou
fuite ? C'est différent… Il y a des deux, ici. Fuite d'une situation
insoutenable (les Hébreux étaient traités en esclaves) et quête… de la Terre
Promise, d'une patrie perdue et qu'il fallait retrouver. Le symbole peut être
élargi à tous les opprimés des régimes politiques totalitaires (ex. Juifs qui
ont quitté l'Allemagne – qui était pourtant leur pays ; c'est donc différent –
Russes à une certaine époque et, plus proches de nous, les prisonniers
politiques de tous bords).
Définition
de la liberté : il y en a des centaines ! Ce qui importe de comprendre c'est que la
liberté n'est pas le droit qu'on a de faire ce qu'on veut. « La liberté
des uns s'arrête là où commence celle des autres » – tu connais cet adage…
Je suis donc libre à condition de respecter la liberté d'autrui. Les exemples
ne manquent pas. Je suis libre, en classe, par exemple, de ne pas travailler
mais je ne dois pas gêner par mes bavardages ceux qui veulent suivre le cours.
Moins évident : suis-je libre de me nuire à moi-même ? Par exemple, si je suis
doué en maths, suis-je libre de ne pas exploiter ce don que m'a fait la nature
? Ça peut se discuter…
Un élève m'a dit qu'"être
libre" c'est "vivre sans avoir à subir la pression des lois". C'est
évidemment mal raisonné : les lois sont là pour obliger les citoyens (il y en a
toujours qui iraient trop loin) à respecter la liberté des autres. Evidemment
si les lois sont au service d'un dictateur et non à celui des citoyens elles sont
injustes.
De quoi le
monde a-t-il à se libérer ? De beaucoup de choses ! La haine portée à tous ceux qui me
sont différents : les Noirs, les Juifs, les cons (mais attention : on est
toujours le con de quelqu'un), mais aussi les sales types (pareil)… Plus
difficile mais vrai : si je peux empêcher l'assassin de nuire, toutes les
crapules et même les pires d'entre elles, je n'ai pas le droit de les haïr.
Pourquoi ?
Parce qu'ils sont ce que je pourrais être moi-même. Suivant les circonstances de vie (parents alcooliques, absents, milieu dégénéré, carence affectives diverses, etc.) je pourrais me trouver moi aussi dans une situation psychologique telle que je sois amené à tuer, à violer, etc. (tu sais sans doute que ceux qui violent ont souvent été violés… Que les violents ont souvent été battus…) Nous avons en nous la faculté de bien ou de mal agir. Nous sommes donc en partie exactement comme les pires d'entre nous. Et même si nous sommes armés psychologiquement pour résister à nos pulsions, nous n'avons pas pour autant à juger moralement (juridiquement si, bien sûr, c'est le travail des tribunaux) ceux qui ont succombé à ces pulsions.
Parce qu'ils sont ce que je pourrais être moi-même. Suivant les circonstances de vie (parents alcooliques, absents, milieu dégénéré, carence affectives diverses, etc.) je pourrais me trouver moi aussi dans une situation psychologique telle que je sois amené à tuer, à violer, etc. (tu sais sans doute que ceux qui violent ont souvent été violés… Que les violents ont souvent été battus…) Nous avons en nous la faculté de bien ou de mal agir. Nous sommes donc en partie exactement comme les pires d'entre nous. Et même si nous sommes armés psychologiquement pour résister à nos pulsions, nous n'avons pas pour autant à juger moralement (juridiquement si, bien sûr, c'est le travail des tribunaux) ceux qui ont succombé à ces pulsions.
Le monde a à se libérer de
l'égoïsme… et de tous les défauts qui découlent de l'ego. En fait cette
question rejoint la suivante car la collectivité (= le monde) est un ensemble
d'individus. Le monde sera donc libéré
de la violence (et de ses autres défauts) quand chaque individu s'en sera
libéré lui-même… Si je veux que le monde vive en paix et s'améliore, rien
ne sert vraiment de faire des discours aux autres (ce que je suis en train de faire, ok... : je dois m'occuper d'abord
de moi-même afin de m'améliorer… Evidemment, c'est embêtant car il est plus
facile de voir la paille dans l'œil d'autrui que la poutre qui est dans le
mien… Il est plus facile de descendre dans la rue et de manifester contre la
guerre que de m'empêcher d'engueuler celui ou celle qui m'énerve… Pourtant
c'est cela qu'il faut faire : le jour où chacun arriverait à ne plus être
violent dans les situations quotidiennes ou exceptionnelles… la violence
disparaîtrait et avec elle les guerres, etc.
Là, évidemment, j'attends des
objections du genre : en vivant pacifiquement je n'empêche pas les autres d'être
violents… Cet argument est le type même de l'argument spécieux… bien
utile parce qu'il légitime mes défauts ! Pourtant Gandhi, par la non violence,
a réussi à faire partir les Anglais sans mettre l'Inde à feu et à sang. Si je
me montre non violent je vais impressionner des personnes qui vont, à leur
tour, suivre mon exemple et ainsi de suite… Il faut donc accepter d'agir de
façon "microscopique" et sans se décourager ni même se préoccuper si
cela va être efficace ou non.
Prenons une image : une maison brûle. Si, dans la lance à incendie, les gouttes d'eau pouvaient penser (!) certaines diraient : "Je ne suis qu'une petite goutte d'eau de rien du tout ! Comment pourrais-je espérer éteindre ce brasier ? Il est même inutile que j'essaie !" D'autres diraient ce qu'on est en train de dire : "Si je veux éteindre cet incendie je dois intervenir par moi-même et convaincre une autre goutte qui, à son tour, sera suivie d'une autre, et tant pis si cela ne marche pas. Dans le doute, je ne dois pas m'abstenir puisqu'il y a une chance que cela marche !"
Prenons une image : une maison brûle. Si, dans la lance à incendie, les gouttes d'eau pouvaient penser (!) certaines diraient : "Je ne suis qu'une petite goutte d'eau de rien du tout ! Comment pourrais-je espérer éteindre ce brasier ? Il est même inutile que j'essaie !" D'autres diraient ce qu'on est en train de dire : "Si je veux éteindre cet incendie je dois intervenir par moi-même et convaincre une autre goutte qui, à son tour, sera suivie d'une autre, et tant pis si cela ne marche pas. Dans le doute, je ne dois pas m'abstenir puisqu'il y a une chance que cela marche !"
Donc j'ai à me libérer de la
violence – et idem pour tout le reste. Curieusement si je me libérais d'un seul
défaut, précis,je me libérerais de tous les autres en même temps ! Génial, non ?
Devine quel est le défaut en question… Tu commences, je pense, depuis quelques
lettres, à suivre cette logique… et tu penses peut-être qu'il faut me libérer
de l'ego. C'est pas idiot… mais l'ego n'est pas un "défaut"! et, on
l'a vu, se libérer de l'ego suppose un travail long, patient, qui peut durer
des vies et des vies ! Bon, je peux m'en libérer partiellement, bout par bout…
donc progresser… et ça c'est encourageant… mais non, c'est bien à un défaut, ou, plus justement à une faiblesse que
je pense et dont dépendent toutes les autres… Tu donnes ta langue au chat ? Tu
as raison parce que ce "défaut" n'apparaît pas, sur le moment, comme tel… Ce
défaut, c'est… Tu es certaine que tu n'as pas une idée ? Je vais essayer de te
le faire deviner.
- Pourquoi arrives-tu à l'heure en
cours ? Par politesse ? Hmmmmm j'en doute…
- Pourquoi fais-tu des études,
travailles-tu bien en classe ? Pour réussir ton avenir ? Ok mais pourquoi
veux-tu réussir ta carrière à venir ?
- Pourquoi traites-tu telle camarade
d'idiote ?
- Pourquoi voles-tu un CD dans une
boutique (mais oui, je sais que tu n’es pas voleuse, c’est une hypothèse) ?
- Pourquoi… Bon, j'arrête. Tu n'as
toujours pas trouvé ? Normal, c'est pas évident… Dernière piste (qui ne
t'aidera sans doute pas beaucoup !) Je peux te dire que nous agissons 9999
fois sur 10000 à cause de ce défaut… Je
te le dis, ce défaut, avant que tu déchires cette lettre !
Ce défaut, c'est la peur. Relis les questions qui précèdent et, si tu réfléchis jusqu'au bout, tu verras qu'à l'origine de beaucoup de nos actes il y a la peur : peur de se faire disputer, de se trouver plus tard dans une situation financièrement difficile, peur d'être mal jugé, etc. Traiter une camarade d'idiote, vas-tu me dire : il n'y a pas de peur derrière ! Ah oui ? Si tu traites ainsi cette fille, c'est qu'elle a dit ou fait quelque chose qui ne te plaît pas. Et pourquoi cela ne te plaît pas ? Parce que cela te "met en danger" : être mal jugée, mal comprise, voire agressée… de cela tu as peur… Et voler un CD ? Je le vole parce que je le veux ; il me plaît et je ne l'ai pas. Plusieurs peurs possibles derrière : de ne pas voir mon désir satisfait, d'être frustré, de manquer d'argent si je le paie – ou d'en avoir moins… etc. etc.
Ce défaut, c'est la peur. Relis les questions qui précèdent et, si tu réfléchis jusqu'au bout, tu verras qu'à l'origine de beaucoup de nos actes il y a la peur : peur de se faire disputer, de se trouver plus tard dans une situation financièrement difficile, peur d'être mal jugé, etc. Traiter une camarade d'idiote, vas-tu me dire : il n'y a pas de peur derrière ! Ah oui ? Si tu traites ainsi cette fille, c'est qu'elle a dit ou fait quelque chose qui ne te plaît pas. Et pourquoi cela ne te plaît pas ? Parce que cela te "met en danger" : être mal jugée, mal comprise, voire agressée… de cela tu as peur… Et voler un CD ? Je le vole parce que je le veux ; il me plaît et je ne l'ai pas. Plusieurs peurs possibles derrière : de ne pas voir mon désir satisfait, d'être frustré, de manquer d'argent si je le paie – ou d'en avoir moins… etc. etc.
Tu peux chercher d'autres
situations, tu découvriras presque toujours une peur plus ou moins cachée derrière (j'ai dit
"presque" : on verra les cas où on n'agit pas par peur). En fait on
agit rarement : on réagit à une situation. Ce n'est pas du tout la même chose.
Dès qu'il y a réaction (et non action) il y a peur (si un jour tu lis Krishnamurti, tu comprendras que ce n'est pas moi qui ai découvert cela !).
Quand est-ce que j'agis vraiment –
sans peur ? Eh bien, cherche toi-même des exemples… Tu me diras, si tu y
penses, ceux que tu as trouvés… Rassure-toi, il y en a tout de même pas mal !
Mais ce qui importe c'est d'être très au clair avant de prendre une décision
importante : ce que je vais faire, est-ce une action ou une réaction dictée par
une peur ? Par exemple, en classe, un élève chahute : est-ce que je (moi, le prof) l'engueule
par peur de voir mon autorité bafouée ? (réaction – donc pas bon !) Pour
préserver le groupe et permettre à ceux qui suivent de suivre tranquillement ?
(action : positif)
Un problème vraiment philosophique
et insoluble consiste à se demander dans quelle mesure nous pouvons agir
librement. En effet, je viens au monde avec, inscrit dans mes gènes, un certain
nombre de données : physiques, bien sûr (couleur des yeux par exemple, mais
aussi tout le reste que m'ont transmis mes ancêtres du côté paternel et du côté
maternel) et aussi psychiques (tempérament).
Ce fait limite déjà ma liberté : si je suis coléreux de nature c'est en grande partie un résultat hérité… (n'est-ce pas, Claaaaaire ? Je plaisante) Ensuite, il y a l'influence de l'éducation transmise par les parents, leur manière d'agir avec moi qui développe ma manière d'être et de penser, de ressentir… Puis il y a l'influence du milieu : celui des ami(e)s, le milieu social, l'environnement géographique (les mentalités changent d'un pays voire d'une région à l'autre), historique (si je nais à telle époque je m'imprègne de tendances différentes de celles d'une autre époque), culturel (un enfant élevé dans un milieu ouvrier inculte ne "fonctionne" pas comme le fils d'un médecin et n'a pas les mêmes jeux, pas les mêmes intérêts, pas les mêmes lectures, ne regarde pas les mêmes films, n'a pas les mêmes loisirs, etc.) Résultat : où ma liberté (on dira plutôt dans ce cas mon "libre arbitre") va-t-elle trouver sa place ? Si je suis conditionné (influencé, modelé) par tout ce que je viens d'indiquer (liste pas exhaustive hélas) comment puis-je agir librement ? Ne suis-je pas "manipulé" par un jeu d'influences dont je n'ai même pas conscience ? Je serais donc le résultat d'un mélange complexe auquel je ne peux échapper…
Ce fait limite déjà ma liberté : si je suis coléreux de nature c'est en grande partie un résultat hérité… (n'est-ce pas, Claaaaaire ? Je plaisante) Ensuite, il y a l'influence de l'éducation transmise par les parents, leur manière d'agir avec moi qui développe ma manière d'être et de penser, de ressentir… Puis il y a l'influence du milieu : celui des ami(e)s, le milieu social, l'environnement géographique (les mentalités changent d'un pays voire d'une région à l'autre), historique (si je nais à telle époque je m'imprègne de tendances différentes de celles d'une autre époque), culturel (un enfant élevé dans un milieu ouvrier inculte ne "fonctionne" pas comme le fils d'un médecin et n'a pas les mêmes jeux, pas les mêmes intérêts, pas les mêmes lectures, ne regarde pas les mêmes films, n'a pas les mêmes loisirs, etc.) Résultat : où ma liberté (on dira plutôt dans ce cas mon "libre arbitre") va-t-elle trouver sa place ? Si je suis conditionné (influencé, modelé) par tout ce que je viens d'indiquer (liste pas exhaustive hélas) comment puis-je agir librement ? Ne suis-je pas "manipulé" par un jeu d'influences dont je n'ai même pas conscience ? Je serais donc le résultat d'un mélange complexe auquel je ne peux échapper…
Je te l'ai dit il n'y a pas de solution
connue à ce problème… qui tendrait à nier complètement l'existence du libre
arbitre (tout ce que je fais est "programmé" et si, par exemple, je
refuse d'aimer la musique classique pour échapper au conditionnement culturel
de mon enfance… ce refus, cette opposition a été dictée par une autre influence
qui a "programmé" ce refus d'aimer la musique classique ! Bref, on ne
s'en sort pas.) Tu voudrais savoir ce que j'en pense personnellement ? Non ?
Bon alors tant pis. Je me tais.
Et puis zut, je te le dis quand même.
Je pense (mais je ne pense pas être assez génial pour être le seul à le penser
!) que, malgré ces conditionnements qui font de nous des entités (= ce qui fait
de nous une "essence", c'est-à-dire ce qui fait que je
"suis" cela et pas cela - bon, laisse tomber c'est pas grave) bien
"formatées" par une foule de données, il y a en nous un "quelque
chose" d'inaliénable, c'est-à-dire qui ne peut être influencé par rien ;
comme un "lieu" préservé auquel je peux avoir accès à certains
moments importants de la vie et qui me permet de faire des choix libres. Ce
"lieu" on ne peut en connaître la nature mais on peut penser qu'il
est bel et bien présent. C'est lui qui nous empêcherait d'être des
"ordinateurs" super performants mais malgré tout que des machines -
donc sans liberté. Si cette "zone protégée" n'existait pas comment
expliquer qu'un fils d'alcooliques brutaux, sans culture, dans un milieu social
pourri etc. devienne quelqu'un de bon, d'humain, de sensible, de doué (on peut penser à Mozart par exemple) ? Donc ouf ! c'est rassurant.
Chère demoiselle, j'espère que tu
vas toujours bien, que tu as maintenant des ami(e)s sympathiques, que tu ne te
sens pas trop seule (on est toujours seuls mais on le sent plus ou moins - ça
dépend des moments).
Lettre 8 : ces fameux "Commandements"...
Chère Claire,
Ah…
ces fameux 10 commandements ! Ringards, hein ? Rappelons-les :
2- Ne pas invoquer le nom de Dieu à l'appui du mensonge
3- Respecter le Shabbat
4- Honorer père et mère
5- Ne pas commettre d'homicide
6- Ne pas commettre d'adultère
7- Ne pas voler
8- Ne pas rendre de faux témoignages
9- Ne pas convoiter la maison d'autrui
10- Ne pas convoiter la femme, l'esclave, la servante… ni
rien de ce qui appartient à autrui.
Je ne vais pas
les passer en revue, ce serait trop long. Le plus intéressant à dire concerne l'ensemble.
Finalement il s'agit de quoi ? De 10 préceptes - ou de 10 "lois" (cf.
les Tables de la Loi) que doit
respecter un Juif (on est donc dans le judaïsme) mais aussi un Chrétien
(l'Ancien Testament - la Torah des juifs - est aussi chrétien).
Ces
commandements, comme toute loi, sont là pour guider, pour protéger
chacun en imposant des barrières à qui irait trop loin dans l'exercice mal compris de sa
liberté. Mon voisin n'arrête pas de faire du bruit. Un beau jour j'en ai marre
et je le tue. C'est une vison possible de la vie et une attitude qui, sur le
plan pratique, se justifie (éliminer ce qui fait obstacle à mon bien-être).
Alors pourquoi n'agissons-nous pas ainsi ? D'abord à cause des lois civiles qui
interdisent le meurtre et qui risquent de nous envoyer en prison. Ensuite à
cause du bon sens : si j'ai le droit de tuer qui me dérange, je risque, un
jour, de déranger quelqu'un et d'être à mon tour sa victime (revoilà la peur !)
Ensuite encore parce qu'il y a, plus ou moins bien ancrée en moi, la conscience
de ce qui est bien et la conscience
de ce qui est mal. Nous passons là
dans le domaine de la morale (= "science" du bien et du mal… disent approximativement les dictionnaires).
D'emblée un
problème se pose qu’on a déjà abordé sous un autre angle : qu'est-ce qui est bien ? Qu'est-ce qui est mal ? Tout dépend de l'éclairage sous
lequel on considère ces deux notions.
L'éclairage religieux,
d'abord. On retrouve là nos "commandements". On ne discute pas les
ordres d'un Dieu (on dira de la "transcendance",
c'est-à-dire de ce qui appartient à un niveau supérieur à l'humain - donc qui
est divin) : Dieu est supérieur et sait mieux que nous ce qui convient.
L'éclairage métaphysique[1]. L'homme ne se borne pas à l'existence de ce monde visible.
Il cherche avec sa raison une signification du monde qui dépasse les faits
observables. A un moment donné de sa réflexion, sa raison lui impose la notion
de bien et celle de mal (tandis que, dans la religion, c'est
Dieu qui nous la transmet directement - différence très nette).
Le problème de
la morale est un domaine gigantesque de la philosophie. Les points de vue sont
multiples et se trouvent dans des centaines de livres signés par des centaines
de philosophes jamais d'accord entre eux comme Rousseau, Kant, Jankélévotch, Piaget, Bergson, Durkheim,
etc.
Pas question
ici d'entrer dans un exposé (on trouve tout cela dans une foule de manuels de
philo).
Je termine ici, pour les généralités, avec la notion de "conscience" qui est en rapport avec la morale. La conscience est réflexive et normative. Pas de panique ! C'est assez simple.
Je termine ici, pour les généralités, avec la notion de "conscience" qui est en rapport avec la morale. La conscience est réflexive et normative. Pas de panique ! C'est assez simple.
- la conscience
réflexive : c'est le pouvoir qu'on a de juger de la valeur de nos actes, de les connaître,
d'en apprécier la nature, la portée, etc. Par exemple j'ai conscience d'avoir
mal agi en commettant tel ou tel acte. C'est ce qui me distingue des petits
enfants ou des animaux.
- la conscience
normative : ce serait la conscience réflexive, mais partagée avec d'autres,
selon certaines "règles" communes (créant une "norme"). Le
vrai et le faux, le beau et le laid, le bien et le mal sont des normes, respectivement
: de la logique, de l'esthétique, de la morale. Ainsi la norme du vrai et du
faux est assez facile à justifier (par des preuves souvent scientifiques),
celle du beau et du laid est plus difficiles à justifier (c'est une norme
imposée par des gens de goût mais qu'on ne peut "prouver"[2]) et celle du bien et du
mal encore plus difficile à justifier (la "norme" du bien et du mal
peut varier selon les époques et les pays, mais est tout de même assez
universelle : tout le monde s'accorde ou presque à juger que voler la tirelire
du voisin est mal et que nourrir un pauvre est bien…)
Pour en revenir et en finir avec les questions portant sur
les commandements, je peux m'arrêter sur celle-ci : peut-on les appliquer
sans être adepte d'une religion ?
Il va de soi qu'on peut observer les 10 commandements sans être juif, chrétien ou adepte d'une autre religion car leur contenu se réfère à une conscience collective (conscience ? Oui : normative, gagné !) Un aborigène d'Australie aura probablement (autant qu'un Papou de Nouvelle Guinée ou un élève de ton lycée), conscience qu'en mentant (voir commandement n° 8 : "faux témoignage") il a mal agi. Maintenant il va de soi qu' "avoir conscience de…" ne suffit pas à bien agir. C'est alors une question de choix.
En tout cas on constate qu'on peut appliquer ces commandements sans même avoir de religion quelle qu'elle soit. Tu verras que la chose a été observée par les philosophes du XVIIIè siècle (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau…) Ils parleront alors de "morale naturelle" ("naturelle" au sens où elle est innée) qui, selon eux, est préférable à la religion. Évidemment, ils auront des adversaires (entre autres les philosophes estimant que la conscience morale n'est pas innée mais acquise… J'aurai tendance à penser qu'elle est conquise ! Mais c'est un autre débat.)
Il va de soi qu'on peut observer les 10 commandements sans être juif, chrétien ou adepte d'une autre religion car leur contenu se réfère à une conscience collective (conscience ? Oui : normative, gagné !) Un aborigène d'Australie aura probablement (autant qu'un Papou de Nouvelle Guinée ou un élève de ton lycée), conscience qu'en mentant (voir commandement n° 8 : "faux témoignage") il a mal agi. Maintenant il va de soi qu' "avoir conscience de…" ne suffit pas à bien agir. C'est alors une question de choix.
En tout cas on constate qu'on peut appliquer ces commandements sans même avoir de religion quelle qu'elle soit. Tu verras que la chose a été observée par les philosophes du XVIIIè siècle (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau…) Ils parleront alors de "morale naturelle" ("naturelle" au sens où elle est innée) qui, selon eux, est préférable à la religion. Évidemment, ils auront des adversaires (entre autres les philosophes estimant que la conscience morale n'est pas innée mais acquise… J'aurai tendance à penser qu'elle est conquise ! Mais c'est un autre débat.)
Voilà, chère Claire, pour ce petit entretien entre toi et
moi… J'espère que tu tiens le coup. Je regrette une chose c'est de ne pas
pouvoir entendre tes éventuelles
remarques, réflexions, objections…
T'embrasse.
[1] La métaphysique
va au-delà des religions qui, la plupart du temps, reposent sur des dogmes
(vérités doctrinales, fondements d'une croyance précise). La métaphysique,
c'est ce qui cherche à aller plus loin que la physique (qui elle-même se limite
à la connaissance de la "nature" et de ses lois). Elle pose toutes
les questions nous concernant : qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Quelle est
l'origine de l'univers ? Quel est le sens de notre présence sur terre ? Elle
examine ce qu'est la liberté humaine, l'existence de Dieu, etc. Autant dire
qu'elle aborde toutes les grandes questions auxquelles notre raison limitée ne
peut pas apporter de réponses certaines. Quand tu étudieras Voltaire, tu verras
que lui était déiste (donc croyait à l'existence d'un Dieu mais ne s'en
occupait pas - refusait toute religion) et qu'il estimait que s'occuper de
métaphysique était une perte de temps…
[2]
Peut-on "prouver" que la Joconde est belle ? Non, même si je peux
montrer que l'équilibre des formes, les tonalités de la couleur, l'exécution,
etc. répondent à des règles d'équilibre et d'harmonie. Si quelqu'un te dit :
"Je trouve que le tableau de la Joconde
n'est pas beau", son affirmation n'est pas acceptable - elle est un signe
de bêtise (en tout cas d'ignorance). En revanche si quelqu'un te dit : "Je
n'aime pas la Joconde", cette
remarque est acceptable puisqu'elle concerne un sentiment personnel qui ne va
pas contre les critères universellement reconnus et acceptés par des
spécialistes de l'esthétique picturale.
Lettre 9 : la colère
Cher ange (cadeau !)
Quand Moïse découvre le veau d'or
: il se met en colère contre les Hébreux. Ce n'est pas la colère de Moïse qui
m'intéresse car elle est celle d'un sage : son ego n'est pas concerné, il n'est
certainement pas dominé par elle : il donne une leçon aux hébreux et y met
l'énergie qui convient à la situation mais il ne pète pas un plomb !
La colère dont on va parler c'est
celle de l'homme politique vexé par la réflexion d'un journaliste, celle de ton
frère qui a cassé son jouet, celle de papa qui s'est tapé sur le doigt
avec le marteau, celle de maman qui constate que ton frère a (encore) oublié son
livre de physique à l’école, la mienne quand un type en voiture me fait une
queue de poisson, la tienne quand tu as perdu aux dames chinoises, etc.
Qu'ont-elles de commun, ces colères, qui sont en fait toutes semblables ? Le processus psychique qui nous met dans l'état de colère peut se résumer ainsi : je veux quelque chose et ce quelque chose m'échappe, ne se produit pas comme j'en avais envie. Le journaliste voudrait entendre une remarque qui aille dans le sens de ce qu'il pense, ton frère voudrait que son jouet reste entier, papa voudrait ne pas avoir mal au doigt, maman voudrait que son fils ait son livre pour apprendre sa leçon, moi je voudrais que la route soit dégagée, et toi tu aurais voulu gagner aux dames chinoises. Dans tous les cas la réalité des faits n'est pas celle qu'on avait prévue, qu'on désirait. D'où une distorsion, une contrariété qui crée en nous une insatisfaction. Cette dernière se manifeste par une tension plus ou moins forte, une énergie qui, souvent, domine le champ de conscience (qui ne peut pas la contenir - comme le lait qui déborde) et s'extériorise (ou non[1]) par de la violence - verbale ou physique.
Qu'ont-elles de commun, ces colères, qui sont en fait toutes semblables ? Le processus psychique qui nous met dans l'état de colère peut se résumer ainsi : je veux quelque chose et ce quelque chose m'échappe, ne se produit pas comme j'en avais envie. Le journaliste voudrait entendre une remarque qui aille dans le sens de ce qu'il pense, ton frère voudrait que son jouet reste entier, papa voudrait ne pas avoir mal au doigt, maman voudrait que son fils ait son livre pour apprendre sa leçon, moi je voudrais que la route soit dégagée, et toi tu aurais voulu gagner aux dames chinoises. Dans tous les cas la réalité des faits n'est pas celle qu'on avait prévue, qu'on désirait. D'où une distorsion, une contrariété qui crée en nous une insatisfaction. Cette dernière se manifeste par une tension plus ou moins forte, une énergie qui, souvent, domine le champ de conscience (qui ne peut pas la contenir - comme le lait qui déborde) et s'extériorise (ou non[1]) par de la violence - verbale ou physique.
La colère est donc une réaction
possible à un désir qui ne se réalise pas. Mais elle n'est pas systématique. Je
peux très bien constater que mon désir ne s'est pas réalisé tel que je l'aurais
voulu et ne pas éprouver de colère. Attention : ne pas "éprouver" de
colère ce n'est pas faire semblant de ne pas être en colère ! Ou de se dire :
"Je ne suis pas en colère, je ne suis pas en colère, je ne suis…" Se
dire cela c'est avouer qu'on est en colère, c'est tenter de s'auto-persuader
qu'on ne l'est pas ! Très mauvaise attitude, complètement fausse : si je suis
en colère je le suis ! Les paroles ne suppriment pas le sentiment. Ce n'est pas
parce que je mets un couvercle sur la casserole de lait que le lait s'arrête de
déborder. L'attitude juste consiste donc d'abord à prendre conscience que je suis dans
cet état de colère[2].
Le fait d'en prendre conscience la fait déjà baisser d'un cran : je vais moins
me laisser manipuler par elle.
Bon, souvent ça ne suffit pas. Que faut-il pour la faire cesser, pour que cette énergie violente qu'elle a fait naître retombe ? Là c'est difficile à expliquer (et à pratiquer) : il s'agit de voir l'événement perturbateur en prenant de la distance, relativiser la gravité de ce désir non réalisé, remettre l'événement dans la réalité objective (car très souvent on accorde beaucoup d'importance à ce désir inassouvi… qui en fait n'en a que peu, voire pas du tout).
Bon, souvent ça ne suffit pas. Que faut-il pour la faire cesser, pour que cette énergie violente qu'elle a fait naître retombe ? Là c'est difficile à expliquer (et à pratiquer) : il s'agit de voir l'événement perturbateur en prenant de la distance, relativiser la gravité de ce désir non réalisé, remettre l'événement dans la réalité objective (car très souvent on accorde beaucoup d'importance à ce désir inassouvi… qui en fait n'en a que peu, voire pas du tout).
Exemple : je t'ai prêté un bijou
ancien qui avait appartenu à mon arrière-grand-mère (si !) parce que tu avais
envie de le porter au Bal des Débutantes (ne te vexe pas, je sais bien que c'est pas ta tasse de thé). Tu l'as perdu. Si je prends en compte
que ce n'est après tout qu'un objet, que je l'aie ou non ne va pas m'empêcher
d'exister, cela me calme. Là, tu me diras, c'est assez facile de se raisonner, et tu as
raison.
Alors, autre exemple plus sérieux : ta meilleure copine te dis : "Non, je ne peux pas aller au ciné ce soir : je suis malade." Tu y vas seule et qui vois-tu ? La meilleure copine en question avec une fille que tu détestes (en plus !) Colère, évidemment… Pourtant si tu mets la situation "à distance" et que tu te dises : "Si elle fait cela c'est qu'elle a ses raisons… Je me suis trompée en pensant que j'étais plus importante que cette pétasse de… C'est moi qui me suis abusée sur son compte et il est bien que je puisse voir la vérité plutôt que de continuer dans ce mensonge…" et bien là, la colère a perdu du terrain.
Alors, autre exemple plus sérieux : ta meilleure copine te dis : "Non, je ne peux pas aller au ciné ce soir : je suis malade." Tu y vas seule et qui vois-tu ? La meilleure copine en question avec une fille que tu détestes (en plus !) Colère, évidemment… Pourtant si tu mets la situation "à distance" et que tu te dises : "Si elle fait cela c'est qu'elle a ses raisons… Je me suis trompée en pensant que j'étais plus importante que cette pétasse de… C'est moi qui me suis abusée sur son compte et il est bien que je puisse voir la vérité plutôt que de continuer dans ce mensonge…" et bien là, la colère a perdu du terrain.
Il
est difficile de faire disparaître ce sentiment… mais cela vient peu à peu, si
l'on a ce réflexe de décortiquer la situation et de la formuler en la remettant à une place plus juste.
Seulement il ne faut pas rêver : tant que nous avons un ego (ce fameux ego qui
veut toujours tout pour lui !) nous éprouvons de la colère… Alors il ne nous
reste qu'à la gérer au mieux, à relativiser l'importance des événements qui
l'ont produite… Mais la solution ultime est celle de notre transformation
radicale… et ça, c'est plus compliqué.
Une situation classique est celle
de la colère de l'autre : la colère de l'autre à mon égard me met souvent en
colère ! Là, pas de secret ! Il faut prendre de la distance, devenir spectateur
de la colère de l'autre sans se laisser prendre par le tourbillon. Il
"suffit" de se dire : "Jules est très en colère… c'est ainsi
mais c'est son sentiment, pas le
mien ; il l'éprouve, lui, mais je refuse de me laisser contaminer." Si je
ne réagis pas à la colère de l'autre, la colère de l'autre diminue forcément et
finit par s'épuiser. Même si cela prend du temps, au moins je ne l'ai pas
alimentée - ce qui se passe inévitablement si je me mets aussi en colère !
La colère vient de notre propre
violence. La violence du monde (les guerres, etc.) ne peut diminuer que si nous
réussissons à faire diminuer en nous notre propre violence. Il ne sert à rien
de lutter contre la violence du monde si nous ne luttons pas d'abord contre
celle que nous avons en nous. C'est une loi fondamentale… qu'elle nous plaise
ou non. (on a déjà abordé cette idée).
Quand on est d'un tempérament
coléreux il est important de travailler sur sa propre colère car c'est un
véritable poison qui nous intoxique, nous rend malheureux et rend aussi
l'entourage malheureux. On peut très bien arriver à diminuer la violence de ce
sentiment en s'entraînant. Au début ce n'est peut-être pas très efficace mais
le fait d'essayer finit par porter des fruits.
Je sens que là il faut que je
prenne un exemple personnel… presque une confidence ! Quand j'ai quitté qui tu
sais, cette dernière me téléphonait souvent et même si, au début de la
conversation, elle me parlait de tout et de rien, je savais qu'à un moment
donné viendraient les mêmes reproches que je ne pouvais pas accepter. Je
sentais alors la moutarde me monter au nez : je répondais, argumentais, et
recevais en réponse toujours les mêmes accusations que j'estimais être
complètement imméritées… Rien de pire que de sentir qu'on n'est pas entendu,
pas compris… Alors, évidemment, la conversation se terminait sur une intensité
croissante du niveau (télé)phonique jusqu'à ce que je raccroche, furieux de ne
pas être compris.
A chaque fois, après avoir raccroché, j'étais en colère contre elle… et contre moi, bien sûr : je m'étais encore laissé emporter ! J'avais assez vite réussi à comprendre les raisons de cette colère : le fait que le contenu de ses paroles montrait qu'elle niait des évidences. Par exemple, le truc que je ne supportais pas c'était quand elle me demandait "Pourquoi est-ce que tu es parti ? Tu ne m'as jamais prévenu de cela…". Or je me souvenais très bien lui avoir dit des dizaines de fois que ceci ou cela, je ne pouvais pas l'accepter, que c'était devenu insupportable, que j'en avais vraiment assez et que je finirais par partir… J'avais été très clair. Comment pouvait-elle oser dire que je l'avais prise en traître ? Et puis, un jour, j'ai compris au moins ceci : quelles qu'aient pu être les raisons de cette accusation, après tout, ces raisons ne me concernaient pas. Elles ne concernaient qu'elle, son sentiment. Je ressentais ses paroles comme injustes, certes, mais en quoi pouvaient-elles porter atteinte à ce que j'étais ? A qui j’étais ? Je réalisais que nous percevons parfois certaines paroles, certains mots comme des projectiles, des balles de gros calibre souvent, mais c'est une erreur : il suffit de les laisser nous traverser pour nous apercevoir qu'elles sont incapables de nous blesser car ce que nous sommes profondément est intouchable, invulnérable ! Le résultat de cette prise de conscience fut que lors du coup de fil suivant, sans même que je me redise tout cela, les remarques qui m'avaient fait si souvent sortir hors de mes gonds me laissèrent complètement hors de portée, hors d'atteinte. J'entendais, mais rien en moi ne se révoltait. C'était comme si j'étais devenu le spectateur d'un rôle que l’autre jouait mais ne me concernait plus. Je pouvais enfin écouter sans me sentir concerné et sans éprouver la moindre violence. Je ne me faisais pas de cinéma : je ne ressentais pas cette colère…
A chaque fois, après avoir raccroché, j'étais en colère contre elle… et contre moi, bien sûr : je m'étais encore laissé emporter ! J'avais assez vite réussi à comprendre les raisons de cette colère : le fait que le contenu de ses paroles montrait qu'elle niait des évidences. Par exemple, le truc que je ne supportais pas c'était quand elle me demandait "Pourquoi est-ce que tu es parti ? Tu ne m'as jamais prévenu de cela…". Or je me souvenais très bien lui avoir dit des dizaines de fois que ceci ou cela, je ne pouvais pas l'accepter, que c'était devenu insupportable, que j'en avais vraiment assez et que je finirais par partir… J'avais été très clair. Comment pouvait-elle oser dire que je l'avais prise en traître ? Et puis, un jour, j'ai compris au moins ceci : quelles qu'aient pu être les raisons de cette accusation, après tout, ces raisons ne me concernaient pas. Elles ne concernaient qu'elle, son sentiment. Je ressentais ses paroles comme injustes, certes, mais en quoi pouvaient-elles porter atteinte à ce que j'étais ? A qui j’étais ? Je réalisais que nous percevons parfois certaines paroles, certains mots comme des projectiles, des balles de gros calibre souvent, mais c'est une erreur : il suffit de les laisser nous traverser pour nous apercevoir qu'elles sont incapables de nous blesser car ce que nous sommes profondément est intouchable, invulnérable ! Le résultat de cette prise de conscience fut que lors du coup de fil suivant, sans même que je me redise tout cela, les remarques qui m'avaient fait si souvent sortir hors de mes gonds me laissèrent complètement hors de portée, hors d'atteinte. J'entendais, mais rien en moi ne se révoltait. C'était comme si j'étais devenu le spectateur d'un rôle que l’autre jouait mais ne me concernait plus. Je pouvais enfin écouter sans me sentir concerné et sans éprouver la moindre violence. Je ne me faisais pas de cinéma : je ne ressentais pas cette colère…
J'ai souvent pensé à cette petite
victoire sur moi-même (y en a eu suffisamment peu pour que j'apprécie celle-ci !) et elle a beaucoup aidé le colérique que j'étais et qui
souffrait pas mal de cette faiblesse… Je ressens encore parfois la colère
monter en moi, mais beaucoup plus rarement et surtout je ne la laisse pas
s'installer… Et qu'on ne me dise pas que c'est une question d'âge : il y a des
vieux qui sont toujours en colère ! Non, c'est tout simplement une question
d'attention : observer la manière dont on fonctionne et refuser de se laisser
toujours dominer par cet orgueil qui est tellement difficile à déraciner. Car
lui aussi est souvent responsable de la colère : je ne veux pas donner de moi
une mauvaise image ; je veux être irréprochable ! C'est idiot car personne
n'est irréprochable.
C'est quand on est adolescent
qu'on se met le plus souvent en colère. On ne sait pas encore qui on est
vraiment (je suis bête ? intelligent ? j'ai du charme ? je n'en ai pas ? etc.)
C'est donc à travers le regard des autres sur moi que j'apprends à me
connaître. Si on me dit "Tu es idiot", comme je ne sais pas avec
certitude que je ne le suis pas, j'accorde beaucoup d'importance (à tort) à
ce qu'on me dit… et j'ai tendance à croire cela tout en ne l'acceptant pas…
d'où la vexation et le retour de parole : "C'est toi qui est idiot !"
(on constate qu'on va loin dans la subtilité avec ce genre de dialogue - enfin…
de monologues parallèles).
Il y a une chose aussi à ne pas
oublier : celui qui m'agresse (donc qui est en colère contre moi) le fait toujours parce
qu'il n'est pas bien. Si, plutôt que réagir par réflexe (donc sans réfléchir)
et laisser son agressivité provoquer la mienne, je prends conscience qu'il
n'est pas bien, j'empêche le processus action - réaction de se produire :
j'agis intelligemment et… évite le malaise de tout le monde.
[1] Cette extériorisation n'est pas systématique :
elle peut être "rentrée" et donc rester invisible à l'entourage.
C'est peut-êtremieux pour cet entourage (pas de vagues - je veux dire pas de
claques ni d'insultes !) mais mauvais pour le sujet en colère car cette énergie
se retourne contre lui et, à force, peut faire des dégâts physiologiques
(ulcère à l'estomac, éruptions cutanées, etc.). C'est un peu la différence
qu'il y a entre une explosion (l'énergie part du centre vers la périphérie) et
une implosion (l'inverse).
[2] Ce n'est pas si évident :
certaines personnes vivent les manifestations de la colère - cris, etc. - mais
sans se rendre compte de leur état
Lettre 10 : réponses à deux questions
Chère Claire,
Merci pour ta lettre du mercredi 5 qui m'a fait
d'autant plus plaisir que tu "rebondissais" sur quelque chose que tu
avais lu dans une des miennes. Là ça devient vraiment intéressant parce que ce
n'est plus seulement un monologue de ma part mais un vrai dialogue qui oblige à
penser, à mieux comprendre comment on fonctionne - ce qui est intéressant - et
important.
Ton premier rebond (!) concernait la peur. Tu fais
deux remarques très pertinentes. La première : "d'où vient la peur ?"
et la deuxième : "si on peut se débarrasser de tous les
"mauvais" sentiments […] il restera toujours la peur".
En général la peur est provoquée par deux types de
réalités : soit on a peur à cause d'une chose précise (un chien furieux, une
personne violente, un tsunami…) soit (de manière parfois complètement
inconsciente), à cause du souvenir d'une chose passée qui peut s'être déroulée
très loin dans notre enfance : on a alors oublié la cause, mais l'effet - la
peur, donc - demeure. Par exemple, si, à l'âge mettons de 6 mois, en jouant, tu
es entrée dans un carton d'où tu n'arrivais plus à ressortir, plus tard, même
adulte, tu auras (peut-être) très peur des endroits clos (ascenseurs, etc.).
Pareil si tu t'es fait mordre par un crocodile - ce qui est très fréquent à Genève.
Jusque-là c'est assez simple… On se sent en danger
parce qu'on se souvient que tel "objet" nous a déjà mis… en danger.
Plus difficile à résoudre, la question suivante : y
aurait-il une peur en soi ? sans raison directe, déterminée ?
L'esprit, le cerveau, le mental (termes synonymes,
dans ce contexte) ont besoin de sécurité complète pour bien fonctionner. Ce
mental (je garde ce terme) aimerait avoir toujours une sécurité absolue. Or
cela n'est pas possible parce qu'on ne sait jamais ce qu'il va se passer, à
tous les niveaux (amoureux : s'aimera-t-on longtemps ? professionnel : les
études que je fais m'assureront-elles un avenir convenable ? quotidien :
arriverai-je à l'heure à ce cours ; réussirai-je à cuisiner ce plat ? le cadeau
que j'ai offert lui fera-t-il plaisir ? etc.) Le fait de ne pouvoir trouver une réponse qui aille dans le sens de ce que je souhaite fait
naître la peur.
Dès lors tu devines certainement ce qui pourrait
faire disparaître la peur : faire ce
qu'on estime juste (de façon très honnête) et, à partir de là, être conscient
que ce qui arrivera est ce qui doit arriver, même si cela ne correspond pas à
notre désir.
A cela, on peut s'entraîner et vraiment progresser dans l'élimination d'une partie de nos peurs.
A cela, on peut s'entraîner et vraiment progresser dans l'élimination d'une partie de nos peurs.
Le mieux, évidemment, serait d'agir juste… sans même imaginer les conséquences sur lesquelles, de toute façon, on n'a
aucune prise. Il n'y aurait donc plus de peur. Seulement notre imagination
("faculté trompeuse" comme dit Pascal) imagine le plus souvent des résultats
"négatifs" (en fait ils ne sont négatifs que parce qu'il ne répondent
pas à notre désir… Ils ne sont pas négatifs en soi[1])…
et hop ! la peur surgit.
Pourquoi l'imagination imagine-t-elle surtout ce
qu'on redoute ? Parce qu'elle est en lien étroit avec la mémoire (je ne peux
imaginer qu'à partir de ce que je sais déjà, ou crois savoir, qu'à partir de ce
que j'ai déjà vécu… bref, à partir du passé). Elle est la projection dans l'avenir de ce que je connais de mon passé. Si j'étais capable de ne vivre
que dans l'instant présent il n'y
aurait donc plus de place pour la peur.
Tu doutes de cela ? Alors réfléchis : est-ce que tu
t'es déjà trouvée dans une situation dangereuse où il s'agissait de faire face
? Au moment même (et non juste avant ni juste après) de l'action, as-tu eu peur
? Non ! Pourquoi ? Parce que tu n'as pas imaginé
: ton mental a été complètement saisi par l'instant présent : plus de passé (=
souvenir effrayant), plus de futur ( = projection du passé dans le futur donc
peur ressuscitée). Ton esprit était alors complètement dans l'action qu'il
fallait faire.
J'ai pas mal de souvenirs personnels de ce type
d'expérience intéressante. Je t'en raconte un que tu connais peut-être déjà.
Tant pis.
Jour d'été, dans le Midi, en voiture (on ne ricane pas s'il te plaît). Je gravissais un col - trop vite (j'étais beaucoup plus débile que maintenant). Chaque virage était pris en dérapage contrôlé. Le problème est que quand tu tournes à droite, par exemple, la voiture dérape vers la gauche avant de se remettre sur la trajectoire normale et se trouve donc sur la mauvaise partie de la chaussée. A l'époque, à cet endroit (la Corniche des Cévennes), il y avait très peu de circulation et une visibilité correcte. Sauf dans quelques virages… dont celui-ci : au moment où ma voiture a dérapé "normalement" en partant sur la voie de gauche, droit en face de moi, en plein milieu de la courbe, sans que j'aie eu le temps de la voir venir, une DS a surgi. Plutôt que de chercher à revenir sur la voie de droite - ce qui aurait été normal -, je me suis dirigé encore un peu plus à gauche… C'était absurde mais, en fait, le bon réflexe parce que le véhicule qui m'arrivait droit dessus coupait également ses virages (il roulait très vite) et donc est allé aussi sur sa mauvaise voie (la gauche) et m'a croisé… du mauvais côté, sans me toucher ! J'aurais cherché à me remettre du bon côté, vlam ! c'était le choc frontal (donc personne pour te raconter ce brillant exploit). Seulement, avec le coup de volant supplémentaire que j'avais donné sur la gauche (côté ravin et, crois-moi, ravin vertigineux sans barrière ni muret), ma voiture s'est soulevée sur les deux roues de gauche, à fait mine de commencer un tonneau pour m'expédier dans le précipice, est restée "suspendue" un instant, a hésité, puis est retombée sur ses 2 pattes, a zigzagué un peu et a repris normalement sa trajectoire. (Je n'oublierai pas le coup d'œil qui m'a permis de voir …, à côté de moi, mais au-dessus, sur ma droite, pendant que la voiture était sur ses deux roues latérales [2]) Durant ces quelques acrobaties (longues à raconter, mais rapides à vivre !) je n'ai pas ressenti la moindre peur. Après, oui, tout de même, mais pas trop : rien ne s'était produit de grave (je me suis garé plus loin et ai constaté que j'avais les jambes en coton comme si c'était elles surtout qui étaient effrayées ![3]).
Jour d'été, dans le Midi, en voiture (on ne ricane pas s'il te plaît). Je gravissais un col - trop vite (j'étais beaucoup plus débile que maintenant). Chaque virage était pris en dérapage contrôlé. Le problème est que quand tu tournes à droite, par exemple, la voiture dérape vers la gauche avant de se remettre sur la trajectoire normale et se trouve donc sur la mauvaise partie de la chaussée. A l'époque, à cet endroit (la Corniche des Cévennes), il y avait très peu de circulation et une visibilité correcte. Sauf dans quelques virages… dont celui-ci : au moment où ma voiture a dérapé "normalement" en partant sur la voie de gauche, droit en face de moi, en plein milieu de la courbe, sans que j'aie eu le temps de la voir venir, une DS a surgi. Plutôt que de chercher à revenir sur la voie de droite - ce qui aurait été normal -, je me suis dirigé encore un peu plus à gauche… C'était absurde mais, en fait, le bon réflexe parce que le véhicule qui m'arrivait droit dessus coupait également ses virages (il roulait très vite) et donc est allé aussi sur sa mauvaise voie (la gauche) et m'a croisé… du mauvais côté, sans me toucher ! J'aurais cherché à me remettre du bon côté, vlam ! c'était le choc frontal (donc personne pour te raconter ce brillant exploit). Seulement, avec le coup de volant supplémentaire que j'avais donné sur la gauche (côté ravin et, crois-moi, ravin vertigineux sans barrière ni muret), ma voiture s'est soulevée sur les deux roues de gauche, à fait mine de commencer un tonneau pour m'expédier dans le précipice, est restée "suspendue" un instant, a hésité, puis est retombée sur ses 2 pattes, a zigzagué un peu et a repris normalement sa trajectoire. (Je n'oublierai pas le coup d'œil qui m'a permis de voir …, à côté de moi, mais au-dessus, sur ma droite, pendant que la voiture était sur ses deux roues latérales [2]) Durant ces quelques acrobaties (longues à raconter, mais rapides à vivre !) je n'ai pas ressenti la moindre peur. Après, oui, tout de même, mais pas trop : rien ne s'était produit de grave (je me suis garé plus loin et ai constaté que j'avais les jambes en coton comme si c'était elles surtout qui étaient effrayées ![3]).
C'est connu : au moment même d'un grand danger
la peur n'existe pas. La réaction physique (décharge d'adrénaline, contraction
des muscles, etc.), le sentiment de peur ne viennent qu'après.
Pour en finir (en tout cas aujourd'hui) avec ce
thème et son 2ème point ("si on peut se débarrasser de tous les
"mauvais" sentiments […] il restera toujours la peur") disons
simplement qu'en fait, tant qu'on n'est pas débarrassé de l'ego on n'est pas plus
débarrassé des "mauvais sentiments" que de la peur ! Mais que si on apprivoise
l'ego on est débarrassé de la peur et des "mauvais sentiments"[4].
Tout cela serait très déprimant… si nous étions dans l'incapacité de nous améliorer ! Mais ce n'est pas le cas : on peut ! Evidemment, cela demande une qualité qu'on doit faire croître sans cesse : l'attention. L'attention… encore elle. Cela ne te rappelle rien ? Mais si : les cours de yoga (puisque tu en suis) ! On est toujours dans l'observation (de la posture, de la respiration, du mental et des enchaînements d'idées…) L'observation, c'est l'attention. Plus on observe comment on fonctionne (mentalement, surtout), plus on est conscient et plus on peut agir sur ce fonctionnement, par conséquent, sur ce qui crée notre "mal de vivre". Peu à peu on comprend beaucoup et on est plus heureux avec soi-même… et avec les autres (parce qu'en même temps qu'on se connaît on connaît les autres. Ce qui fait notre malheur c'est peut-être essentiellement ce qu'on ne comprend pas…) Donc ne déprimons pas… (en plus ça n'avance à rien) et agissons du mieux que nous pouvons… On peut beaucoup… si on veut.
Tout cela serait très déprimant… si nous étions dans l'incapacité de nous améliorer ! Mais ce n'est pas le cas : on peut ! Evidemment, cela demande une qualité qu'on doit faire croître sans cesse : l'attention. L'attention… encore elle. Cela ne te rappelle rien ? Mais si : les cours de yoga (puisque tu en suis) ! On est toujours dans l'observation (de la posture, de la respiration, du mental et des enchaînements d'idées…) L'observation, c'est l'attention. Plus on observe comment on fonctionne (mentalement, surtout), plus on est conscient et plus on peut agir sur ce fonctionnement, par conséquent, sur ce qui crée notre "mal de vivre". Peu à peu on comprend beaucoup et on est plus heureux avec soi-même… et avec les autres (parce qu'en même temps qu'on se connaît on connaît les autres. Ce qui fait notre malheur c'est peut-être essentiellement ce qu'on ne comprend pas…) Donc ne déprimons pas… (en plus ça n'avance à rien) et agissons du mieux que nous pouvons… On peut beaucoup… si on veut.
Ton deuxième "rebond" concernait la
liberté. Tu écris d'abord : "… pour chaque personne la notion de liberté
est différente". Oui, bien sûr (et pour tout le reste aussi : chacun a sa
propre définition de la justice, du bonheur, etc.) Mais y a-t-il une définition
de la liberté qui serait valable en soi ? C'est-à-dire valable objectivement ?
Forcément. Mais seuls ceux qui sont capables d'être objectifs, détachés de ce qui
déforme nos perceptions, nos jugements, nos points de vue… donc libérés de ?…
Mais oui, tu le sais, maintenant : libérés de l'ego, bien sûr, peuvent formuler ce type de définition unique et
juste.
Les philosophes que tu étudieras en Terminale proposent diverses définitions de la liberté. Elles sont intéressantes mais relatives car les philosophes, sauf rares exceptions, ne sont pas des êtres "éveillés" - ou des "Sages", c'est pareil. Cela ne les empêche pas de détenir des vérités tout à fait acceptables. Mais ils n'ont pas la connaissance de LA vérité. Les "Eveillés" oui[5].
Les philosophes que tu étudieras en Terminale proposent diverses définitions de la liberté. Elles sont intéressantes mais relatives car les philosophes, sauf rares exceptions, ne sont pas des êtres "éveillés" - ou des "Sages", c'est pareil. Cela ne les empêche pas de détenir des vérités tout à fait acceptables. Mais ils n'ont pas la connaissance de LA vérité. Les "Eveillés" oui[5].
Tu ajoutes ensuite : "chacun se sent libre à
des moments différents". Oui, en effet. Et cela prouve bien que nous
fonctionnons de manière assez capricieuse tant que nous sommes soumis à nos
"états d'âme", à nos sentiments (cf. la lettre sur la
colère). Un jour je suis seul chez moi et cela me donne un sentiment de liberté
(personne pour me casser les pieds) ; un autre jour cela me donne un sentiment
d'oppression (solitude). Nous sommes des girouettes soumises aux courants
d'air (aux tornades aussi) de nos sentiments qui changent sans cesse de direction.
Enfin tu cites cette phrase ("Nous n'allons
pas devenir libres, nous le sommes déjà") qu'on trouve formulée ainsi ou,
parfois, un peu différemment ("Ne cherchez pas à vous libérer : vous
l'êtes déjà").
Bien vu pour cette citation ! Elle est fondamentale dans l'Hindouisme. Tout à l'heure je t'ai parlé des Sages qu'on appelle aussi des "Eveillés". Un autre terme qui les désigne est "jivan-mukta" [6]. Il signifie "libéré vivant". Il désigne ceux qui se sont libérés de… (ne me dis pas que tu n'as pas deviné !) l'ego, oui - encore et toujours lui ! Alors que veut dire cette phrase ? Il y a une contradiction, non ? Relis ! Je n'arrête pas de dire que certains ont réussi à se libérer - donc c'est qu'ils ne l'ont pas toujours été ! Et que nous-mêmes ne le sommes toujours pas ! Comment comprendre alors que "nous le sommes déjà" ? Comment pourrions-nous nous "libérer" si nous sommes déjà libres ? Et comment se fait-il que nous soyons limités, enserrés, voire étouffés par l'ego si nous sommes déjà libérés ?
Bien vu pour cette citation ! Elle est fondamentale dans l'Hindouisme. Tout à l'heure je t'ai parlé des Sages qu'on appelle aussi des "Eveillés". Un autre terme qui les désigne est "jivan-mukta" [6]. Il signifie "libéré vivant". Il désigne ceux qui se sont libérés de… (ne me dis pas que tu n'as pas deviné !) l'ego, oui - encore et toujours lui ! Alors que veut dire cette phrase ? Il y a une contradiction, non ? Relis ! Je n'arrête pas de dire que certains ont réussi à se libérer - donc c'est qu'ils ne l'ont pas toujours été ! Et que nous-mêmes ne le sommes toujours pas ! Comment comprendre alors que "nous le sommes déjà" ? Comment pourrions-nous nous "libérer" si nous sommes déjà libres ? Et comment se fait-il que nous soyons limités, enserrés, voire étouffés par l'ego si nous sommes déjà libérés ?
Cette phrase, typiquement indienne (les Indiens
adorent les paradoxes), signifie que certes, cette liberté EST déjà en nous…
mais voilà, nous ne l'avons pas encore réalisée[7].
Si tu préfères elle est présente "en puissance" mais il faut la
rendre active pour qu'elle se manifeste à notre conscience et nous transforme
complètement. Elle est comme endormie : à nous de la "réveiller" !
C'est d'ailleurs pour cela qu'on parle des Sages comme étant des
"éveillés" ! Une image aide à comprendre : cette liberté (qui, en
fait, est assimilée au Divin par certains hindouistes) en nous, est comme une
pépite d'or cachée au centre d'un caillou sans intérêt, plutôt moche… A nous de
polir le caillou (l'ego), de l'user, pour faire apparaître la pépite qui est
notre véritable nature (divine) mais dont nous sommes "séparés"… Les
Indiens disent tout cela de façon parfois plus simple : je suis libre… mais
n'ai pas encore réalisé cette
liberté. Je suis divin mais n'ai pas encore réalisé
cette divinité, ne l'ai pas "activée"…
Je m'arrête deux secondes sur cette dernière
phrase. Elle pourrait faire hurler certains (pas tous) catholiques. Pour eux il
y a l'homme ET Dieu (donc deux réalités distinctes). Pour Les Hindouistes Dieu
est déjà EN nous… mais nous ne le savons pas vraiment tant que nous ne l'avons
pas réalisé. Or réaliser le Divin qui est en nous c'est le même travail intérieur
(spirituel) qui consiste à supprimer l'ego. Ben oui, c'est logique : je
supprime ce qui n'est pas vraiment ma nature profonde : l'ego, cet ego qui
fausse tout (on l'a déjà bien vu avec la colère et la peur) et cache ce qui est
ma nature profonde.
Or ma nature profonde, réelle, essentielle, est « divine » (d'ordre transcendental, pour dire la même chose autrement).
Donc quand j'ai supprimé l'ego (qui fait écran, obstacle, qui déforme tout ce que je perçois, pense, vis, etc.) qu'est-ce qui reste ? La part divine ! Et me voilà devenu non pas Dieu (attention, on rigole pas, là !), mais un "jivan-mukta", ou "Eveillé" ou "Sage" (en qui les Hindouistes voient l'incarnation du Divin… Comme Jésus, si tu veux, qui n'est pas Dieu mais le porte en lui - plus que la majorité des hommes).
Or ma nature profonde, réelle, essentielle, est « divine » (d'ordre transcendental, pour dire la même chose autrement).
Donc quand j'ai supprimé l'ego (qui fait écran, obstacle, qui déforme tout ce que je perçois, pense, vis, etc.) qu'est-ce qui reste ? La part divine ! Et me voilà devenu non pas Dieu (attention, on rigole pas, là !), mais un "jivan-mukta", ou "Eveillé" ou "Sage" (en qui les Hindouistes voient l'incarnation du Divin… Comme Jésus, si tu veux, qui n'est pas Dieu mais le porte en lui - plus que la majorité des hommes).
Si tu as compris ces 3 derniers paragraphes tu as
déjà compris quelque chose d'essentiel qui est au centre non seulement de
l'Hindouisme mais aussi de nombre d'autres courants de la pensée mystique
(quelle que soit la religion envisagée).
Bon je m'arrête… Ce fut un assez long moment passé avec toi
("avec"… si on veut puisque tu n'es pas là quand je t'écris ! Mais
j'essaie de faire "comme si". Je t'en avais prévenu, ce
sont des sujets complexes et tout n'est pas facile à piger… Et puis j'oublie sans doute un peu ton âge...)
Je t’embrasse
[1] On
verra, que pour les Bouddhistes surtout, l'ennemi c'est le désir, l'attente de
ce que je veux, croyant que c'est le mieux : si je supprime tout désir il ne
peut plus y avoir de peur… (on retrouve ce tyran : l'ego qui cherche toujours à
prendre pour lui!) Les sages qui ont éliminé l'ego n'éprouvent plus aucune
peur.
[2]
Aucun rapport direct avec notre divorce !
[3]
Quant à « elle », je ne me souviens plus du tout comment elle a
réagi. Bien, je crois, et c'est remarquable au vu de l'idiot que j'étais parfois... Elle avait aussi des qualités !
[4]
Comment se débarrasser de l'ego ? Je te renvoie à la note 1 : il est possible
de l'anéantir ; les Sages sont ceux qui y sont arrivés mais c'est très
difficile (je te dirai plus tard quels moyens ils utilisent). Ne déduit pas
pour autant que l'ego n'a que des mauvais côtés : c'est lui qui nous donne la
capacité de le détruire ! Là, il y a quelque chose de très difficile à
comprendre : c'est l'ego qui permet de détruire l'ego ! A ton âge (adolescence)
il se construit et c'est très bien ainsi ! Faut d'abord le laisser exister...
[5] La
vérité ultime et absolue reste probablement l'apanage de Dieu - ou du Divin -
si on y croit !
[6] Tu
le devines : c'est en sanskrit, l'ancienne langue de l'Inde qu'on utilise en
yoga et dans les ouvrages savants.
[7]
C'est un terme clé que je vais employer plusieurs fois. Il ne signifie pas
seulement "compris", comme quand on dit "J'ai réalisé que je m'étais trompé". Il
signifie "mis en action, en œuvre, rendu efficient, actif… réel, quoi".
Lettre 11 (1ère partie) : l'amour, le sexe
Chère
Claire,
Ah… l'amour, toujours l'amour ! Tu l'auras voulu
sans le demander : on va parler d'amour !
Disons-le tout de suite, ce sujet est intraitable
car trop vaste. Il faudrait des volumes pour, au bout du compte, échouer à en
faire le tour. Tous les auteurs en parlent directement ou indirectement, les
psychologues, les philosophes, les sociologues, les banlieusards, les
concierges, les bègues, les curés, les sexologues, les autistes, tout le monde,
même ceux qui n'ont rien à en dire.
Je vais donc laisser aller ma plume (mon clavier) au
gré de mon inspiration et joindrai à la présente 2 séries de photocopies : une
concernant l'amour "vrai" et l'autre la "passion" [1]. Elles sont de
Comte-Sponville, un philosophe actuel. Ce qu'il dit est bref, clair, et établit
de façon brillante une distinction fondamentale entre l'amour et la passion
qui n'est pas de l'amour mais un "amour maladie". Lis ces pages attentivement : elles pourront te servir en littérature (tu verras
pourquoi je dis cela) et, sans doute, en Terminale pour la philosophie. Je les
donne aux élèves de Première mais, comme tu n'es pas trop conne, je pense que
tu pourras déjà en tirer un certain profit cette année et les réutiliser avec… un profit certain durant les années à venir ! Tu les reliras alors et
y découvriras à chaque fois de nouveaux aspects. Tu constateras aussi que ce
qui est dit dans les pages sur "Eros", l'amour passion, que certains
symptômes qu'il décrit, tu les vivras à chaque fois que tu seras amoureuse.
Rassure-toi, cela ne voudra pas dire pour autant que tu seras victime de cette
passion, terriblement destructrice… En tout cas je ne te le souhaite pas
ni à personne...
Une chose est certaine : c'est que le mot
"passion" n'est pas positif. Et qu'actuellement, les emplois qui en
sont faits sont abusifs, et même erronés. Débiles, en fait. Je pense aux magazines (Gala, Voici, etc.[2]) lorsqu'ils annoncent que
tel acteur vit "une nouvelle passion" avec telle actrice… Si c'était
le cas (bien que cela puisse l'être - mais pas aussi souvent que les revues le
disent) il n'y aurait que des fous, des dépressifs et des suicidés… car c'est
en principe à cela que mène la passion si elle dure (ce qui est rarissime car
dès qu'elle est réciproque et vécue au quotidien elle se banalise et s'éteint).
Le plus important, c'est que la passion est d'abord et uniquement égoïste : c'est moi que j'aime à travers l'autre et pas l'autre. C'est l'idée que je me fais de l'autre que j'aime et non l'autre tel qu'il est. C'est mon désir, mes émotions que j'aime et pas l'autre ! Or l'amour consiste à aimer l'autre pour ce qu'il est, avec ses qualités et avec ses défauts.
Le plus important, c'est que la passion est d'abord et uniquement égoïste : c'est moi que j'aime à travers l'autre et pas l'autre. C'est l'idée que je me fais de l'autre que j'aime et non l'autre tel qu'il est. C'est mon désir, mes émotions que j'aime et pas l'autre ! Or l'amour consiste à aimer l'autre pour ce qu'il est, avec ses qualités et avec ses défauts.
Le coup de foudre est de cet ordre - passionnel : on ne connaît
pas l'autre et on croit l'aimer ! En fait ce n'est pas de l'amour mais, le plus
souvent du désir. Le désir n'est évidemment pas méprisable, mais ce n'est pas
un sentiment. Comment cela fonctionne
? C'est assez facile… On a tous en soi une image – souvent inconsciente (le
plus souvent physique donc très superficielle) de la femme ou de l'homme idéal.
Que l'on rencontre quelqu'un qui ressemble à cette image et hop, c'est parti :
l'illusion commence !
Exemple type de scénario. Permets-moi d'imaginer ton
modèle idéal : un homme grand, mince, brun, les yeux bleus (je simplifie, forcément
; il y aurait d'autres aspects : le timbre de sa voix, sa manière de bouger,
etc.)
Premier jour de la rentrée disons… en Terminale (il vaut mieux, pour ce qu'il montrera, que je projette dans le futur ce film dont tu es l'héroïne !) Le hasard fait que tu es dans sa classe. Tu ne le connais pas mais, durant les cours, ou les inter cours, tu discutes un peu, tu l'observes… Pour peu qu'il montre à ton égard quelque signe d'intérêt… te voilà embarquée (wahou !) Tu es sûre que c'est "lui", celui que tu espérais, attendais, etc. Dans ta tête c'est le tsunami intégral : tout, dans ce qu'il fait, dit, etc. te semble confirmer l'excellence de ton choix. Tu lui attribues plein de qualités… sans disposer de suffisamment d'éléments pour vérifier qu'il les possède... mais qu'à cela ne tienne ! Tu en es certaine, tu le devines, ton intuition ne peut te tromper... Si, de son côté, il fonctionne de la même manière que toi, que tu lui plaises, tu imagines la suite… Vous n'allez vivre que dans la pensée l'un de l'autre, certains d'être faits l'un pour l'autre : le couple idéal, en quelque sorte[3].
Premier jour de la rentrée disons… en Terminale (il vaut mieux, pour ce qu'il montrera, que je projette dans le futur ce film dont tu es l'héroïne !) Le hasard fait que tu es dans sa classe. Tu ne le connais pas mais, durant les cours, ou les inter cours, tu discutes un peu, tu l'observes… Pour peu qu'il montre à ton égard quelque signe d'intérêt… te voilà embarquée (wahou !) Tu es sûre que c'est "lui", celui que tu espérais, attendais, etc. Dans ta tête c'est le tsunami intégral : tout, dans ce qu'il fait, dit, etc. te semble confirmer l'excellence de ton choix. Tu lui attribues plein de qualités… sans disposer de suffisamment d'éléments pour vérifier qu'il les possède... mais qu'à cela ne tienne ! Tu en es certaine, tu le devines, ton intuition ne peut te tromper... Si, de son côté, il fonctionne de la même manière que toi, que tu lui plaises, tu imagines la suite… Vous n'allez vivre que dans la pensée l'un de l'autre, certains d'être faits l'un pour l'autre : le couple idéal, en quelque sorte[3].
Étape suivante : le corps s'en mêle (en principe, ça
va assez vite) : tu as envie qu'il soit gentil avec toi, qu'il t'embrasse,
ait des gestes tendres… Ce qui sera rapidement le cas, bien sûr (pas fou le
zozo : il y trouve son compte).
Étape suivante… Euh… J'ose ?[4] Avant d'aller plus avant
(si j'ose dire) il faut préciser un point concernant les hommes
(point que tu connais peut-être mais, étant un homme, je suis forcément mieux
placé que toi pour le traiter) : toi tu as envie de tendresse d'abord,
d'attention, de compréhension : tu es une fille et en principe les filles fonctionnent comme cela
- et c'est très bien.
Lui, c'est un garçon… Pas pareil. Mais alors pas du tout ! Aussi gentil, délicat, attentionné soit-il, qu'il l'avoue ou non (en principe il ne l'avoue pas) un garçon a un objectif prioritaire (c'est biologique) : faire l'amour avec la fille qui lui plaît ; disons-le crûment : arriver par elle (parfois avec elle c'est assez rare) à sa jouissance à lui (sachant que ta jouissance à toi augmente sa jouissance à lui[5]). Ben oui… il ne pense qu'à ça (ou presque). Normal : on a dit que tu correspondais à son schéma idéal : taille souple, seins coquins, joli cul… Il faut se faire une raison : le garçon ne voit que ça, même quand il regarde ailleurs ![6] Il te trouve excitante… et donc il est excité, même s'il essaie de le cacher ; ce n'est pas toujours facile : dès que tu es un peu près de lui, que vous êtes seuls… pour peu que ta main touche sa main[7]… c'est l'érection garantie et, dès lors, il ne pense plus qu'à une chose : te sauter… enfin je veux dire : assouvir le désir qu'il a de toi (en tout cas de ton corps)[8].
Attention : je ne dis pas que c'est un cochon ! Pas du tout. Et si vous en venez à faire l'amour parce que toi aussi tu en as vraiment envie, il pourra fort bien être attentionné, tendre, délicat… Mais, en attendant, il faut le savoir, ce qui l'anime c'est son désir de mâle (cf. le loup de Tex Avery), ses pulsions sexuelles, sa libido (c'est tout kif-kif !) Toi, ça peut être cela aussi mais ne sera pas que cela… Je confirme ce que tu as bien dû déjà lire quelque part : pour les hommes, l'amour (abstraction faite des sentiments, - car ils en ont aussi[9]) est plus simple à faire et la jouissance sexuelle très facile à atteindre (en principe - car les hommes ont aussi leurs blocages) : c'est une mécanique assez primaire. Pour les filles c'est beaucoup plus subtil, moins "mécanique" : la tête compte plus que le clitoris… en tout cas le mental intervient pour une part importante dans l'intensité du plaisir ressenti (c'est valable aussi pour les garçons, mais moins). Et cela, les garçons inexpérimentés (ils le sont forcément, au début) ne le savent pas. Ils ont tendance à penser que les femmes fonctionnent comme eux… et, souvent, ne comprennent pas…
Lui, c'est un garçon… Pas pareil. Mais alors pas du tout ! Aussi gentil, délicat, attentionné soit-il, qu'il l'avoue ou non (en principe il ne l'avoue pas) un garçon a un objectif prioritaire (c'est biologique) : faire l'amour avec la fille qui lui plaît ; disons-le crûment : arriver par elle (parfois avec elle c'est assez rare) à sa jouissance à lui (sachant que ta jouissance à toi augmente sa jouissance à lui[5]). Ben oui… il ne pense qu'à ça (ou presque). Normal : on a dit que tu correspondais à son schéma idéal : taille souple, seins coquins, joli cul… Il faut se faire une raison : le garçon ne voit que ça, même quand il regarde ailleurs ![6] Il te trouve excitante… et donc il est excité, même s'il essaie de le cacher ; ce n'est pas toujours facile : dès que tu es un peu près de lui, que vous êtes seuls… pour peu que ta main touche sa main[7]… c'est l'érection garantie et, dès lors, il ne pense plus qu'à une chose : te sauter… enfin je veux dire : assouvir le désir qu'il a de toi (en tout cas de ton corps)[8].
Attention : je ne dis pas que c'est un cochon ! Pas du tout. Et si vous en venez à faire l'amour parce que toi aussi tu en as vraiment envie, il pourra fort bien être attentionné, tendre, délicat… Mais, en attendant, il faut le savoir, ce qui l'anime c'est son désir de mâle (cf. le loup de Tex Avery), ses pulsions sexuelles, sa libido (c'est tout kif-kif !) Toi, ça peut être cela aussi mais ne sera pas que cela… Je confirme ce que tu as bien dû déjà lire quelque part : pour les hommes, l'amour (abstraction faite des sentiments, - car ils en ont aussi[9]) est plus simple à faire et la jouissance sexuelle très facile à atteindre (en principe - car les hommes ont aussi leurs blocages) : c'est une mécanique assez primaire. Pour les filles c'est beaucoup plus subtil, moins "mécanique" : la tête compte plus que le clitoris… en tout cas le mental intervient pour une part importante dans l'intensité du plaisir ressenti (c'est valable aussi pour les garçons, mais moins). Et cela, les garçons inexpérimentés (ils le sont forcément, au début) ne le savent pas. Ils ont tendance à penser que les femmes fonctionnent comme eux… et, souvent, ne comprennent pas…
1. … que la fille n'accepte pas
de coucher tout de suite (alors qu'elle avoue en avoir envie ! D'où cette
pensée profonde qui leur vient souvent : "Pfffff… c'est d'un compliqué ces
meufs…")
2. … que, lors d'un premier
rapport (se faire déflorer[10] n'est pas très agréable -
mais pas non plus horrible[11]) et même lors des
suivants, elle n'a pas grimpé au mur ! D'où le possible monologue intérieur :
"J'suis nul ? Ou bien c'est elle ? elle a joui, pourtant ! Elle me l'a dit…
mais elle l'a pas beaucoup montré…" Le mec, il a vu trop de films !
Peut-être même un ou deux pornos. Ecoutons l'expression lyrique et pathétique
du doute qui le déchire : "C'est vrai, ça ! Pourquoi c'était pas comme
dans le film ?[12]
Y'avait une action, pfuuuuiii, j'te dis pas… Méga génial… Imagine la Guerre des Etoiles version cul… Le 7ème
ciel transpercé, le mur du son érotique puissance mac 12 : la meuf elle
poussait des hurlements à réveiller tout l'immeuble… Elle jouissait tellement
qu'elle a réduit la literie en charpie, a ruiné la tapisserie (neuve), a
explosé la table de nuit sur le chat qui s'en est sorti avec deux pattes
luxées."
A suivre...
En attendant, je t'embrasse.
A suivre...
En attendant, je t'embrasse.
[1] Je
répartis cette lettre et les doc. en 2 envois car long et volumineux ! cette
fois : passion.
[2]
Voir la littérature que tu trouves chez ton coiffeur !
[3]
Dès ce moment, si tu n'es pas vigilante, les résultats scolaires ont tendance à
accuser un certain fléchissement…
[4]
Mais oui, suis-je bête… tu as bientôt 16 ans. A cet âge on en sait souvent plus
que ne le croient les adultes !
[5]
Egoïsme ? Peut-être… mais légitime. Et puis sa jouissance à lui augmente ta
jouissance à toi, donc tout le monde s'y retrouve.
[6] Je
suis un peu restrictif… mais pour la majorité des adolescents c'est quand même
vrai. Après, cela s'affine un peu…
[7]
... je me limiterai à la main par refus de toute complaisance malvenue…
[8] Je
suis un peu excessif : s'il te trouve idiote ou intelligente ça compte quand
même. N'empêche que si tu es bécasse mais sexy, il n'y regarde pas de si près…
(Il paraît que pour les filles c'est différent… Je n'en suis pas convaincu du
tout…)
[9] …
parfois ! (non, je plaisante : souvent !)
[10]
C'est un joli mot (du XIIIème siècle : faire perdre sa "fleur" - sa
virginité) pour une opération qui n'a rien du jardinage !
[11]
J'avoue que là j'ai un peu de peine à témoigner à partir de mon propre ressenti
! mais je sais ce que m'en on dit mes connaissances féminines ! donc pas
d'angoisse !
Chère Claire,
Laissons les décombres retomber, la poussière de
plâtre se dissiper (et le vétérinaire s'en aller)… Je reprends le cours de mon
(en fait de "ton") aventure amoureuse…
Rappel de la situation d'énonciation : ton beau brun, à qui tu plais et qui te plaît, a réussi avec beaucoup d'habileté et de gentillesse (il n'est pas débile) à t'isoler en un lieu tranquille où vous disposez d'un moment durant lequel vous ne serez pas dérangés. Élément non négligeable : les circonstances sont propices[1], le cadre est sympa (pas toujours possible, mais préférable s'il compte arriver à ses fins), etc. Pour peu que tu portes un top moulant ou, pire pour lui, un décolleté suggestif - voire carrément plongeant[2] - et une tenue facile à éliminer[3], là, ça risque d'être chaud (t'as intérêt à le savoir avant).
Rappel de la situation d'énonciation : ton beau brun, à qui tu plais et qui te plaît, a réussi avec beaucoup d'habileté et de gentillesse (il n'est pas débile) à t'isoler en un lieu tranquille où vous disposez d'un moment durant lequel vous ne serez pas dérangés. Élément non négligeable : les circonstances sont propices[1], le cadre est sympa (pas toujours possible, mais préférable s'il compte arriver à ses fins), etc. Pour peu que tu portes un top moulant ou, pire pour lui, un décolleté suggestif - voire carrément plongeant[2] - et une tenue facile à éliminer[3], là, ça risque d'être chaud (t'as intérêt à le savoir avant).
Arrivés à ce point crucial de notre scénario,
plusieurs cas de figure :
1. Tu sens que tu n'es pas
"prête" : malgré ton trouble, tu gardes la tête froide. Ce mec, il
est bien, mais tu sais que, finalement, tu ne le connais pas vraiment, que tout
ce qu'il te dit te plaît, mais bon… ce ne sera pas l'homme de ta vie, tu en es
certaine. Deux possibilités se présentent alors :
-
décidément, non : tu veux te garder pour plus tard, pour celui qui sera
le bon (même si tu te doutes que c'est pas un truc facile à savoir à l'avance).
-
après tout, bof, oui : lui ou un autre, pourquoi pas ? Il est sympa. Il
est délicat, fera la chose en douceur (on peut même en parler avant[4]). Et puis il faut bien y
passer un jour… Et puis j'aimerais bien savoir ce qu'on ressent vraiment. Et
puis ça me fera quelque chose à raconter aux copines (enfin, à ma meilleure
copine[5]).
2. Tu sens que oui, toute ta tête et tout ton
corps attendent ce moment : tu en as envie et tellement envie que rien ni
personne ne pourrait t'arrêter. (Il y des natures comme ça ! Et même si ce
n'est pas la tienne, ça t'arrivera sûrement : il y a des circonstances où on
peut ressentir ça comme ça ! C'est assez costaud comme impression). Si c'est le
cas, ben voilà… Rien à dire de plus ! Pourquoi pas ?[6] De toute façon ça sera si
fort qu'il n'y aura même plus de question à poser… Ce sera "évident".
Alors 1a, 1b ou 2 ? Je n'ai évidemment pas de
conseils à te donner ! Je ne suis pas ton father
! A la rigueur je peux te donner mon avis…
C'est comme toujours : fais ce que tu sens juste (même si ce n'est pas si facile de le savoir) En tout cas, ne
mets pas de morale là-dedans[7] (l'argument : "C'est
pas bien de baiser avant le mariage" est une aberration, formulé ainsi,
sans y avoir réfléchi vraiment. En revanche : "Je n'ai pas envie - mais
réellement : ma tête n'a pas envie, mon corps n'a pas envie…", là c'est juste.) En fait, toutes les possibilités
sont envisageables - pourvu que tout en toi (tout = ton mental + ton corps)
soit en harmonie. Et il n'y a d'essentiel que l'adéquation entre ce que tu
ressens (dans ton être profond) et la situation dont tu décides (pas lui). Car tu
ne dois donc en aucun cas subir mais
te garder la possibilité de refuser (ou de consentir) de ton plein gré. Ça,
oui, c'est très important. Le reste est tout faux (regard d'autrui, principes
religieux subis et non vraiment intégrés, peur d'avoir commis une « fÔte »…)
Finissons-en avec le scénario type (le scénario du
coup de foudre[8]) : les jours (semaines, mois ?) passent. Qu'arrive-t-il ? Ben… tout dépend.
Mais si on garde le principe que tu as projeté sur le bellâtre en question
l'image de l'amoureux idéal que tu as en toi, tu vas te rendre compte que tu
avais cristallisé (oui, le mot est de
Stendhal, bravo !) sur ton beau brun, plein de qualités… qu'il n'avait pas
(maintenant que tu le connais mieux, tu dois bien te l'avouer : tout bien
considéré… bof !) mais qu'inconsciemment tu lui a attribuées pour le rendre
conforme à cet idéal… et justifier ton état de transe ! Résultat possible des
courses :
- Tu prolonges la relation parce que, malgré ses faiblesses, tu es
heureuse d'être avec lui… même en vivant le quotidien (ça c'est tout un art… On
pourra en reparler une autre fois). Et tu te dis qu'il a le droit d'avoir des
défauts, ne serait-ce que parce que tu en as aussi. Là on peut commencer à
parler d'amour[9].
- Retombée sur terre, tu le découvres tel qu'il est vraiment, peut-être insipide, égoïste, avec des défauts que tu ne
peux accepter ; donc : ciao ("Mais Claire, on reste bons amis ?"
"Non : t'es trop con !"[10])
Fin de l'histoire. Prête pour la prochaine… Oui…
mais, grâce à celle-ci, j'ai appris quelque chose ! Merci la vie !
Je viens de relire cette lettre… et j'ai comme un
cas de conscience… Quelle image ai-je donné de l'amour ? Légère ? Oui, un peu…
Mais j'espère que derrière ce côté frivole et ce langage parfois relâché, j'ai aussi réussi à laisser passer
des trucs sérieux. Je serais désolé que tu penses que je considère cette
question comme une rigolade. C'est toute la vie - ou presque. Une histoire
d'amour ça peut toujours être beau (même si l'esthétique n'a rien à faire ici - je garde ce terme un peu peace and love gnan gnan diront certains - rien à fiche) : ça dépend de nous, de ce qu'on en fait. Ça
ne dépend pas de l'autre, jamais, ni des "circonstances" : que de soi
! L'autre peut s'avérer comme la pire des crapules, on peut rompre (on le
doit), et malgré tout préserver ce qu'il y a eu forcément de "beau" (ok : de "juste", ça c'est le terme qui convient) à un moment.
Et comme ça on n'est jamais "perdant".
Quant aux circonstances, elles sont ce qu'on en fait. Une histoire d'amour ne finit pas toujours dans le drame. Si elle dure, tant mieux. Si elle se termine il faut se faire une raison : nous vivons forcément dans la loi de l'impermanence (cf. le bouddhisme, on verra). La plus enivrante des histoire d'amour change toujours de physionomie : après l'ivresse vient quelque chose de plus calme (parfois la gueule de bois)… On accepte ou non. Si on ne peut supporter ce "calme" on laisse ; si on en fait quelque chose d'autre de suffisamment positif et nourrissant, on poursuit…
Quant aux circonstances, elles sont ce qu'on en fait. Une histoire d'amour ne finit pas toujours dans le drame. Si elle dure, tant mieux. Si elle se termine il faut se faire une raison : nous vivons forcément dans la loi de l'impermanence (cf. le bouddhisme, on verra). La plus enivrante des histoire d'amour change toujours de physionomie : après l'ivresse vient quelque chose de plus calme (parfois la gueule de bois)… On accepte ou non. Si on ne peut supporter ce "calme" on laisse ; si on en fait quelque chose d'autre de suffisamment positif et nourrissant, on poursuit…
Ce qui me rend triste, c'est ce que certains ado
(et adultes encore ado !) font de l'amour : après la 1ère fois (ou
guère davantage) ça devient banal… (ça se réduit au "contact de deux
épidermes" comme disait un auteur connu que j'ai oublié). On zappe et on
change de partenaire (et non d'amoureux, car il n'est plus question
de sentiment) comme on change de restau… pour essayer ! Pour rompre l'habitude
et tromper l'ennui… En fait cela ne guérit rien. Finie l'exaltation ! L'émerveillement
! La complicité ! Il n'y a plus de sentiment. Le cul a remplacé le cœur… Triste !
On peut au contraire passer sa vie à être amoureux
et garder cet enthousiasme originel. Ce n'est possible que si le sentiment est
au rendez-vous.
[1] Pendant un cours de maths (même de bio), par exemple,
ça risque de ne pas être le moment vraiment idéal…
[2] Mais là c'est que tu aurais tout calculé… ou que tu
serais vraiment inconsciente…
[3] Petite digression : la saison la plus propice est
l'été, évidemment : trois pulls, un pantalon, des collants compliquent la
manœuvre. Le mec il se sent nul. Il a l'impression de bouffer un artichaut :
plein de trucs à dépiauter avant d'arriver au meilleur... Si, en plus, quand il
a enfin atteint le soutien gorge, il n'arrive pas à le dégrafer - ben oui, le
pauvre, il n'a jamais observé de près le système d'accrochage, simple mais
subtil et puis il n'a pas l'habitude - c'est la honte ! Il peut être marqué à
vie et virer homo…
[4] Rappel : cf. plus haut : c'est un mec. Il risque de
t'oublier un peu - ou d'oublier son cours d'éducation sexuelle. Vu qu'il bande
déjà depuis un bon moment, il a vraiment envie… Rien de mieux, s'il pense
d'abord à lui, pour oublier d'y aller tout doux avec toi. Alors mieux vaut lui
donner quelques conseils et lui rappeler le mode d'emploi ; une jeune fille
vierge n'est pas une nana blindée…
[5] Parce que c'est bien connu : un mec qui a des
aventures c'est un séducteur et une femme qui a des aventures c'est une salope…
Mieux vaut donc ne pas faire la une du journal de l'école - s'il y en a un…
[6] Le mec (le veinard) il est dans une situation super…
Sauf si le gag assez courant se produit : pas de préservatif ! Ça refroidit un
peu l'ambiance… (Là je te conseille de te rhabiller en sortant négligemment une
phrase du genre : "Bon, ok ! au fait, tu devais m'aider à finir mon exo de
maths… On y va ?" Radical : il se calme dans la seconde)
[7] La "morale" n'a rien à voir dans cette
situation (le type n'est pas un pervers, c'est un type bien). Le faire… ne pas
le faire : il n'y a ni bien ni mal en soi si
cela se vit naturellement, spontanément - sainement, donc.
[8] Le coup de foudre n'est pas toujours suivi d'une
partie de jambes en l'air, tu t'en doutes ! heureusement, d'ailleurs. Mais j'ai
choisi une situation qui se produit tout de même assez souvent.
[9] Il était temps…
[10] Version pas sympa, j'avoue… Et puis tout de même, s'il
avait été vraiment "trop con", tu t'en serais tout de même aperçue
avant, non ? (Non ? Ah bon…)
Lettre 12 : les "veaux d'or" de notre temps
Chère Claire,
Sans plus attendre, le sujet du jour : les
« idoles » sont-elles encore parmi nous ?
Pendant que Moïse est
sur la montagne, les Hébreux, avec Aaron, construisent un veau d'or - une
idole…
Qu'est-ce qu'une idole ? Quelle différence avec d'autres
représentations à caractère religieux ?
Quels sont les "veaux d'or" de notre temps
?
Eidôlon en grec a donné idole : image représentant une divinité,
adorée comme si elle était la
divinité. Toute représentation à caractère religieux (crucifix, image pieuse,
statue…) n'a jamais prétendu "être" une divinité mais un support
permettant à celui qui la contemple de prier la vraie divinité à laquelle cette
représentation renvoie. La photo de ma Ferrari n’est pas la Ferrari elle-même…
Il y a donc danger de prendre les apparences pour l'essence (pas celle que je
mets dans ma Ferrari). Ces deux termes sont importants en philo. L'essence, c'est ce
qui "est", c'est la nature intime des choses ou d'un humain.
Je ne sais pas si on parle encore
"d'idoles" de la chanson ou du cinéma. "De mon temps" (voix
chevrotante) J. Halliday chantait "Les gens m'appellent l'idole des
jeunes…". Il ne se prenait pas pour un dieu, mais comme il avait des
"adorateurs" il devenait par le fait même, malgré lui, un "dieu".
Les "idoles" de notre temps c'est tout ce
pourquoi on vit, tout ce qu'on adore. Or, on ne vit plus guère pour le Divin -
et on ne l'adore plus guère. On l'a remplacé par des "veaux d'or" :
nos nouveaux dieux vides de toute dimension divine.
Nos nouveaux dieux c'est la richesse, la puissance, la célébrité, la gloire… tout ce qui donne du pouvoir et qui permet de dominer, de frimer aux yeux d'autrui. Je te parlais d'apparence et d'essence. Nous y revoilà ! Ce qui "est" ( = essence) nous intéresse beaucoup moins que ce qui "paraît". Ou, dit de façon plus courante : le paraître l'emporte sur l'être.
Le paraître c'est : mes habits (de marque, bien sûr), ma Ferrari, mon train de vie, ma piscine, mes résidences secondaires, mes belles manières, bref tout ce qui se voit extérieurement.
L'être c'est mon tempérament, mes sentiments, mes idées, ma gentillesse, ma méchanceté, ma grandeur d'âme, mes mesquineries, bref… tout ce qui ne se voit pas et que, parfois, j'ai intérêt à cacher.
Nos nouveaux dieux c'est la richesse, la puissance, la célébrité, la gloire… tout ce qui donne du pouvoir et qui permet de dominer, de frimer aux yeux d'autrui. Je te parlais d'apparence et d'essence. Nous y revoilà ! Ce qui "est" ( = essence) nous intéresse beaucoup moins que ce qui "paraît". Ou, dit de façon plus courante : le paraître l'emporte sur l'être.
Le paraître c'est : mes habits (de marque, bien sûr), ma Ferrari, mon train de vie, ma piscine, mes résidences secondaires, mes belles manières, bref tout ce qui se voit extérieurement.
L'être c'est mon tempérament, mes sentiments, mes idées, ma gentillesse, ma méchanceté, ma grandeur d'âme, mes mesquineries, bref… tout ce qui ne se voit pas et que, parfois, j'ai intérêt à cacher.
Le paraître me sert à donner une image de moi aux autres
- image la plus positive possible, évidemment ! C'est un masque qui dissimule le laid en moi. Cette
tendance, qu'on a tous à divers degrés, est-elle condamnable ? Tout dépend…
Non, tant que je ne cherche pas à aller au-delà d'un certain seuil. Si je vise
à abuser constamment les autres, je suis un comédien (un hypocrite, un
falsificateur).
Si je ne vis que pour le paraître, il y a aussi de fortes chances pour que je finisse par croire au personnage que je joue. Les conventions sociales exigent plus ou moins qu'on adopte une certaine apparence… Pour la bonne harmonie du groupe, il vaut mieux s'y conformer. La difficulté, comme souvent, est de savoir à quel moment je commence à perdre mon identité (= ce que je suis, mon être intime)… voire mon "âme". Ce qui est grave, c'est qu'on peut ne juger autrui que sur ses apparences. Oui c'est grave parce qu'on risque de ne respecter non pas ce qu'est la personne profondément, mais l'image extérieure qu'elle donne à voir. Ainsi je porterai beaucoup plus d'attention et même respecterai quelqu'un de bien habillé qui s'exprime bien (même si c'est une immonde crapule) et j'accorderai à peine un regard à celui qui ne paye pas de mine (vieux habits, pas très propre, s'exprimant maladroitement…) alors que c'est peut-être un modèle moral (je pense à Socrate dont Rabelais dit qu’il ressemblait à un fou)…
Il est clair que les Sages qu'on rencontre (car il y en a) ne sont pas habillés en costume-trois-pièces-gilet-cravate… Je me dis souvent : si Jésus venait faire un tour… est-ce que je saurais le voir au-delà des apparences ? Est-ce que je ne passerais pas à côté de la chance de ma vie… pour une histoire de présentation extérieure ? (En fait, Jésus est là, constamment présent, tout proche : ce sont tous ceux qui nous entourent et, si l'on en croit Jésus lui-même, ce sont principalement les malheureux, les pauvres types pouilleux, alcoolos, bref les rebuts dont notre société ne veut pas… Comment agit-on avec eux ? Les voit-on ? Aïe aïe…)
Si je ne vis que pour le paraître, il y a aussi de fortes chances pour que je finisse par croire au personnage que je joue. Les conventions sociales exigent plus ou moins qu'on adopte une certaine apparence… Pour la bonne harmonie du groupe, il vaut mieux s'y conformer. La difficulté, comme souvent, est de savoir à quel moment je commence à perdre mon identité (= ce que je suis, mon être intime)… voire mon "âme". Ce qui est grave, c'est qu'on peut ne juger autrui que sur ses apparences. Oui c'est grave parce qu'on risque de ne respecter non pas ce qu'est la personne profondément, mais l'image extérieure qu'elle donne à voir. Ainsi je porterai beaucoup plus d'attention et même respecterai quelqu'un de bien habillé qui s'exprime bien (même si c'est une immonde crapule) et j'accorderai à peine un regard à celui qui ne paye pas de mine (vieux habits, pas très propre, s'exprimant maladroitement…) alors que c'est peut-être un modèle moral (je pense à Socrate dont Rabelais dit qu’il ressemblait à un fou)…
Il est clair que les Sages qu'on rencontre (car il y en a) ne sont pas habillés en costume-trois-pièces-gilet-cravate… Je me dis souvent : si Jésus venait faire un tour… est-ce que je saurais le voir au-delà des apparences ? Est-ce que je ne passerais pas à côté de la chance de ma vie… pour une histoire de présentation extérieure ? (En fait, Jésus est là, constamment présent, tout proche : ce sont tous ceux qui nous entourent et, si l'on en croit Jésus lui-même, ce sont principalement les malheureux, les pauvres types pouilleux, alcoolos, bref les rebuts dont notre société ne veut pas… Comment agit-on avec eux ? Les voit-on ? Aïe aïe…)
Nos veaux d'or (je reviens au sujet), nous leur
avons construit des temples.
Ce qui caractérise un lieu de culte, nous l'avons
"récupéré" et utilisé dans les lieux où nous rendons un culte à nos
nouveaux dieux : l'argent, les "dieux" du spectacle, ceux du sport,
de la politique, etc.
Il est intéressant (je trouve) d'établir un
parallèle entre un temple (censé abriter le Divin), une salle de
spectacle (un théâtre), une banque…
Dans les trois cas
on observe :
-
une architecture assez grandiose avec matériaux nobles (marbre,
dorures, etc.)
-
une séparation architecturale entre l'espace des "officiants"
et celui des "fidèles" (chœur d'une église avec - surtout autrefois - une
petite barrière l'isolant de la nef ; rideau du théâtre ; vitres blindées de la banque)
-
un "Saint des Saints" ou lieu caché interdit au public
(tabernacle, coulisses, salle des coffres)
-
des officiants vêtus selon un "code" (prêtres, déguisement
des comédiens, costume cravate inévitable - et imposé - des employés de banque)
-
une atmosphère particulière, plutôt silencieuse voire recueillie
… et sans doute d'autres points communs auxquels je
ne pense pas… Mais dans le cas du théâtre et de la banque il n'y a qu'une
"enveloppe" qui n'abrite pas de vrai dieu (l'or représentant tout de
même aux yeux de certains un véritable dieu). Il manque l'essentiel, pourtant : la dimension
sacrée qui fait, évidemment toute la différence.
Quelle est alors la caractéristique d'un lieu sacré ? C'est facile… Enfin… ça dépend
si on approfondit ou non.
Au premier niveau, un lieu sacré abrite la représentation visible d'un dieu par essence invisible. Mais il y a plus intéressant : il représente (dans toutes les grandes religions) en plus petit l'univers tout entier. On dira que c'est un microcosme qui est reflet du macrocosme. Un temple indien mais aussi une mosquée, une synagogue, une église romane ou gothique, etc. ont une architecture dans laquelle tous les détails ont été pensés en vue d'établir un contact entre le monde visible et le monde invisible.
Au premier niveau, un lieu sacré abrite la représentation visible d'un dieu par essence invisible. Mais il y a plus intéressant : il représente (dans toutes les grandes religions) en plus petit l'univers tout entier. On dira que c'est un microcosme qui est reflet du macrocosme. Un temple indien mais aussi une mosquée, une synagogue, une église romane ou gothique, etc. ont une architecture dans laquelle tous les détails ont été pensés en vue d'établir un contact entre le monde visible et le monde invisible.
Je ne pourrai pas entrer dans les détails : il y a
de nombreux ouvrages consacrés uniquement à ce sujet. Ils sont passionnants.
Par exemple, tu sais que les églises ont la forme d'une croix. Elles sont géographiquement orientées : chevet vers l'est, tympan vers le sud. Si une église s'appelle par
exemple "l'église St François", le jour de la St François, le soleil est dans l'axe
de l'église et sa lumière la traverse dans l'axe de la nef centrale.
Les temples indiens et les églises romanes sont construits à des endroits très précis (entre autres sur des croisements souterrains où des vibrations telluriques sont très fortes)… Ce sont de véritables pièges à énergie. A Chartres, par exemple, en hauteur, il y a une alternance de pierres foncées et d'autres plus claires. Ce n'est pas pour la déco mais pour la circulation harmonieuses des particules positives et négatives (une pierre est chargée électriquement). Les clochers octogonaux, autre exemple, sont le symbole du lien entre la terre (dont le symbole est le carré) et le ciel (dont le symbole est le cercle) : l'octogone - ou l'hexagone - sont entre le carré et le cercle. Un hexagone est un carré qui est en train de devenir un cercle : le clocher symbolise donc dans son élévation, le passage intermédiaire et ascendant entre la terre (hommes + imperfection) et le Ciel (dieu + perfection) !
Les temples indiens et les églises romanes sont construits à des endroits très précis (entre autres sur des croisements souterrains où des vibrations telluriques sont très fortes)… Ce sont de véritables pièges à énergie. A Chartres, par exemple, en hauteur, il y a une alternance de pierres foncées et d'autres plus claires. Ce n'est pas pour la déco mais pour la circulation harmonieuses des particules positives et négatives (une pierre est chargée électriquement). Les clochers octogonaux, autre exemple, sont le symbole du lien entre la terre (dont le symbole est le carré) et le ciel (dont le symbole est le cercle) : l'octogone - ou l'hexagone - sont entre le carré et le cercle. Un hexagone est un carré qui est en train de devenir un cercle : le clocher symbolise donc dans son élévation, le passage intermédiaire et ascendant entre la terre (hommes + imperfection) et le Ciel (dieu + perfection) !
Dans certaines contrées (chez les Dogons d'Afrique,
par exemple) la maison la plus humble est construite aussi de façon symbolique
: le mas central (poteau de bois) est considéré comme l'axe du monde. Si bien
que la hutte devient la petite réplique finie (microcosme) de l'univers infini (macrocosme).
Pourquoi cela ? Parce que l'homme (le primitif,
surtout, parce que nous, pfou... on a vachement évolué…) avait compris qu'on ne peut
pas vivre sans avoir conscience qu'on appartient au « Tout » - au
cosmos avec tous les "mondes" qu'on imaginait "derrière". Sans cette conscience nous nous égarons : nous nous coupons de la
nature et nous perdons ce qui nous permet d'être "équilibrés" et de "tenir debout", nos
racines. Nous perdons l'Orient… et nous sommes "désorientés", perdus dans un
univers qui n'offre plus de sens.
Voilà, fin de la dissert !
Comment ? Tu dis que je te donne l'impression d'en
avoir marre ? Bien bien bien… Si tu le prends sur ce ton, c'est reparti pour un
tour. Je développe (un peu) ! C'est facile puisque un thème en lien avec les
idoles me vient en tête : celui du conformisme.
Nous avons tendance à imiter (ça doit être en nous un restant de singe). Ce qui est grave c'est que, on l'a dit, nous imitons le plus souvent des apparences. J'imite telle façon de s'habiller de telle personne (ou vedette) que j'admire, telle façon de vivre de telle autre, etc. Tant que cela s'arrête à des détails cela ne tire pas à conséquence. En revanche si je ne fais qu'imiter tout le temps et sur tous les plans (façon de penser, etc. et c'est souvent inconscient) je perds ce qui fait que je suis moi - ma personnalité. Et puis je finis par prendre l'habitude de ne vivre qu'à la surface des choses.
Nous avons tendance à imiter (ça doit être en nous un restant de singe). Ce qui est grave c'est que, on l'a dit, nous imitons le plus souvent des apparences. J'imite telle façon de s'habiller de telle personne (ou vedette) que j'admire, telle façon de vivre de telle autre, etc. Tant que cela s'arrête à des détails cela ne tire pas à conséquence. En revanche si je ne fais qu'imiter tout le temps et sur tous les plans (façon de penser, etc. et c'est souvent inconscient) je perds ce qui fait que je suis moi - ma personnalité. Et puis je finis par prendre l'habitude de ne vivre qu'à la surface des choses.
L'important est alors d'observer ce qu'il y a de profond
chez certains êtres (donc ce qui est invisible aux yeux).
Il est utile de prendre comme exemple tout ce qui va dans le sens de la verticalité (par opposition au superficiel qu'on peut nommer horizontalité). Où trouve-t-on cette verticalité ? Chez certaines personnes qu'on côtoie et qui, elles, ont une richesse intérieure. Ce peut donc être des personnes bien vivantes ou, aussi, des personnes vivantes mais hors de portée - donc des écrivains. A moins d'être une toute petite tête de linotte on est toujours pris d'admiration pour les "grands esprits" - on a envie de leur ressembler. Pas de les imiter, mais de développer en nous la même richesse d'esprit, la même profondeur. Nous revoilà sur la thèmatique du "Maître" ! Mais, sans aller aussi loin (trouver un véritable Maître n'est pas si courant), il est certain que n'importe qui peut être notre Maître d'un moment ou pour un certain domaine (pas forcément spirituel).
Je pense à ce paysan que je voyais quand j'allais en vacances en Ardèche. Il aimait bien boire et manger, il était bon vivant donc ; on rigolait bien ensemble ; il avait bien sûr des défauts, n'était pas un "saint" mais, sans même le savoir, il m'apprenait plein de choses positives et profondes (souvent en lien avec la nature). Un autre paysan aurait échangé des propos peut-être semblables sans pour autant m'apporter quoi que ce soit. Cela vient non pas tant des paroles dites que de ce qui a derrière, d'une façon telle de les dire qu'elles laissent entrevoir la bonté (ou autre qualité d'âme), la gravité joyeuse de celui qui les dit. Une ouverture sur le monde, une disponibilité. Une joie de vivre finalement. C'est très subtil et difficile à expliquer mais facile à ressentir quand on le vit. Il y a des gens très intelligents qu'on a envie de fuir et d'autres, pas cultivés, avec qui on se sent bien. Devant un chêne il y a celui qui voit 100 stères de bois et il y a celui qui voit un être (hêtre ?!) vivant... Oui, finalement, ce sont ceux, je crois, qui, à travers leur amour de la « vie juste», ont un contact avec l'essentiel (cet essentiel informulable qui nous rend familières les étoiles et proche l'inaccessible) qui nous marquent le plus profondément.
Il est utile de prendre comme exemple tout ce qui va dans le sens de la verticalité (par opposition au superficiel qu'on peut nommer horizontalité). Où trouve-t-on cette verticalité ? Chez certaines personnes qu'on côtoie et qui, elles, ont une richesse intérieure. Ce peut donc être des personnes bien vivantes ou, aussi, des personnes vivantes mais hors de portée - donc des écrivains. A moins d'être une toute petite tête de linotte on est toujours pris d'admiration pour les "grands esprits" - on a envie de leur ressembler. Pas de les imiter, mais de développer en nous la même richesse d'esprit, la même profondeur. Nous revoilà sur la thèmatique du "Maître" ! Mais, sans aller aussi loin (trouver un véritable Maître n'est pas si courant), il est certain que n'importe qui peut être notre Maître d'un moment ou pour un certain domaine (pas forcément spirituel).
Je pense à ce paysan que je voyais quand j'allais en vacances en Ardèche. Il aimait bien boire et manger, il était bon vivant donc ; on rigolait bien ensemble ; il avait bien sûr des défauts, n'était pas un "saint" mais, sans même le savoir, il m'apprenait plein de choses positives et profondes (souvent en lien avec la nature). Un autre paysan aurait échangé des propos peut-être semblables sans pour autant m'apporter quoi que ce soit. Cela vient non pas tant des paroles dites que de ce qui a derrière, d'une façon telle de les dire qu'elles laissent entrevoir la bonté (ou autre qualité d'âme), la gravité joyeuse de celui qui les dit. Une ouverture sur le monde, une disponibilité. Une joie de vivre finalement. C'est très subtil et difficile à expliquer mais facile à ressentir quand on le vit. Il y a des gens très intelligents qu'on a envie de fuir et d'autres, pas cultivés, avec qui on se sent bien. Devant un chêne il y a celui qui voit 100 stères de bois et il y a celui qui voit un être (hêtre ?!) vivant... Oui, finalement, ce sont ceux, je crois, qui, à travers leur amour de la « vie juste», ont un contact avec l'essentiel (cet essentiel informulable qui nous rend familières les étoiles et proche l'inaccessible) qui nous marquent le plus profondément.
Ne soyons donc pas conformistes intérieurement. Il ne s'agit pas de se teindre les cheveux en vert
: ça c'est du conformisme - une "originalité" de surface ne
correspond souvent à rien de profond. Je peux avoir les cheveux verts
et penser que l'important c'est l'argent, que les Arabes sont des cons, etc.
bref ce que pense, sinon tout le monde, en tout cas beaucoup de gens.
Il vaut mieux être extérieurement sans originalité criante et, intérieurement, ne pas aller dans le sens du courant (qui descend toujours). Il ne s'agit pas non plus d'être différent pour être différent. Ce serait une attitude fausse, artificielle. Il s'agit d'être soi-même (dans la mesure où c'est possible), d'être en accord avec ce qu'en soi on sent être juste (on en a déjà un peu parlé). Et penser juste, agir juste, cela s'apprend par la fréquentation de certaines personnes, par la lecture de certains auteurs et… par la manière de s'examiner soi-même, honnêtement, sans complaisance, sans chercher à toujours se donner le beau rôle. Alors seulement on progresse humainement.
Il vaut mieux être extérieurement sans originalité criante et, intérieurement, ne pas aller dans le sens du courant (qui descend toujours). Il ne s'agit pas non plus d'être différent pour être différent. Ce serait une attitude fausse, artificielle. Il s'agit d'être soi-même (dans la mesure où c'est possible), d'être en accord avec ce qu'en soi on sent être juste (on en a déjà un peu parlé). Et penser juste, agir juste, cela s'apprend par la fréquentation de certaines personnes, par la lecture de certains auteurs et… par la manière de s'examiner soi-même, honnêtement, sans complaisance, sans chercher à toujours se donner le beau rôle. Alors seulement on progresse humainement.
Lettre 13 : éduquer, au fait, c'est quoi ?
Chère
Claire
Bien
reçu ta lettre où tout à coup, au terme d'une inspiration occulte qui a dû
couver durant un trimestre et demi, un thème a brutalement éclos : l'éducation.
Paf ! Comme ça ! Le genre de sujet qui, si je me laisse aller, va faire l'objet
d'une dizaine de volumes. Mais je ne me laisserai pas aller. Ou plutôt si, je
vais me laisser aller (comme toujours, d'ailleurs) au fil de la plume, enfin,
du clavier (moins poétique mais plus pratique). Le danger serait de te
faire un cours - tu en as déjà pas mal chaque semaine… - et, peut-être, de
reprendre des notions que vous avez déjà vues. Quand, en 2nde, on
travaille sur le thème de l'éducation (c'est au programme), on s'arrête à trois auteurs au moins. Je
te les mentionne pour mémoire, au cas où le hasard te désignerait comme victime
d'un sujet de dissertation concernant ledit thème.
Premier
: Rabelais (fin XVè, début XVIè s. donc début de la Renaissance). Pour lui il
faut tout connaître, tout savoir dans tous les domaines de la connaissance.
Normal, c'est un humaniste. Mais ce qu'il y a de nouveau chez lui c'est qu'il
faut essayer de tout comprendre. Tu me diras : c'est grave original ! Eh bien
oui, justement, c'est original pour l'époque car l'enseignement officiel
("scolastique", on l'appelait) reposait sur la mémoire.
Deuxième
: Montaigne. Fin du XVIè s. Assez proche de Rabelais mais accorde moins
d'importance à la quantité de connaissances. Ce qui compte pour lui c'est le
développement du jugement : apprendre à bien penser, à douter, à réfléchir
donc. Voilà un mec intelligent !
Troisième
: Rousseau (milieu XVIIIè s., siècle des philosophes ou des Lumières - parce que "lumières de
la raison"). Alors lui, il s'oppose beaucoup à l'école… Il faut laisser
grandir l'enfant comme une sorte de petit sauvage et l'éduquer par l'expérience
: pas de livres, dans sa jeune enfance ! La nature fait bien les choses,
pense-t-il…[1]
Je
ne développe pas cela car tu l'apprendras sans doute et, de plus, tu m'as
demandé mon "avis personnel". Quant au terme "éducation",
je ne sais pas dans quel sens tu l'as envisagé… Tu remarques que ce que je
viens d'aborder (littérature) concerne essentiellement l'éducation par la culture… Or ce n'est pas le seul sens :
éduquer, c'est peut-être "diriger la formation de quelqu'un par
l'instruction et la pédagogie", mais c'est aussi "élever"
quelqu'un comme on "élève" un enfant.
Je
vais m'intéresser surtout à cette deuxième acception du terme. Elle est
intéressante. Au passage : "élever" aussi est intéressant : élever
un enfant, c'est faire en sorte qu'il devienne plus "grand", c'est le
"hisser vers le haut"… Cela peut être par exemple de lui faire
découvrir qu'il n'y a pas que le pouvoir, l'argent, les objets mais des valeurs
plus importantes comme le respect non seulement des hommes mais de tout ce qui
vit : la nature, etc.
Je
reviens à "éduquer". Attachez vos ceinture : Ducere, en
latin c'est "conduire". Préfixe Ex
= "hors de…" Donc ex-
ducere : "conduire hors de". Réfléchissons un peu sur ce que cela
suppose… Pffff… C'est vaste ! Je vais essayer en abordant deux plans :
"éduquer" intellectuellement et "éduquer"
existentiellement… Pas pareil.
Intellectuellement
: c'est ce que fait un professeur (enfin, ce qu'il devrait faire). Un
professeur transmet des connaissances, d'accord. Mais cela ne devrait pas
s'arrêter là. Un professeur doit avant tout apprendre aux élèves à réfléchir, à
penser juste. C'est très difficile parce que, pour les élèves, il est plus
confortable d'apprendre des choses. Réfléchir, c'est plus ardu. Réfléchir
consiste à établir des rapports rationnellement valables entre des éléments
qui, à priori n'en ont pas. Relis bien cette dernière phrase ! C'est une
définition qu'on peut donner au mot "intelligence". En effet, chaque
fois qu'on est capable d'établir un lien logique entre des éléments apparemment
disparates, éloignés, on a "pensé" efficacement - donc on a été
"intelligent". C'est valable pour les maths, les phénomènes
scientifiques, la littérature, la philosophie, bref, tous les domaines du
savoir. Cherche des exemples : ça marche toujours. Tu remarqueras, pour prendre
justement un exemple (simple) que lorsque tu dois répondre à une question sur
un texte, cette question te pousse à trouver une réponse consistant à découvrir
des liens (qui seront justes ou erronés) entre les notions contenues dans la
question et les éléments contenus dans le texte. Prenons un cas précis :
"Qu'expriment les points d'interrogation contenus dans le texte ?" Tu
dois trouver le rapport entre ces points d'interrogation et "quelque
chose" que tu ignores… jusqu'au
moment où ta réflexion, ton observation, tes connaissances préalables, font
apparaître le "rapport" - par exemple : l'angoisse, les incertitudes
du personnages. Si tu trouves, tu as pensé efficacement ! Tu t'es montrée
"intelligente" car tu as mis en relation deux notions : les
"?" et le sentiment du personnage (angoisse, etc.) Convaincue ?
Bon, alors passons au deuxième domaine : éduquer existentiellement. Ça, c'est beaucoup plus important. Parce que plus ou moins tout le monde peut, intellectuellement, être éduqué. Tandis que là… Il y a des gens extrêmement cultivés, voire intelligents (ce n'est pas pareil : il y a des savants cons - objectivement cons ! et des professeurs très cultivés mais archi cons[2] ! ) parce que, existentiellement, ils n'ont pas été « éduqués ».
Bon, alors passons au deuxième domaine : éduquer existentiellement. Ça, c'est beaucoup plus important. Parce que plus ou moins tout le monde peut, intellectuellement, être éduqué. Tandis que là… Il y a des gens extrêmement cultivés, voire intelligents (ce n'est pas pareil : il y a des savants cons - objectivement cons ! et des professeurs très cultivés mais archi cons[2] ! ) parce que, existentiellement, ils n'ont pas été « éduqués ».
Rappel
: ex-ducere : « conduire hors de »… Hors de
l'ignorance intellectuelle et de
l'incapacité à réfléchir (on l'a vu) mais aussi conduire hors de l'ignorance existentielle…
Qu'est-ce que l'ignorance existentielle ? Disons que c'est ne pas savoir quel est le sens de sa propre existence. Ou rester figé sur une seule idée de ce qu'elle doit être. Donc être prisonnier de tous les conditionnements, des idées toutes faites qu'on nous a bourrées dans la tête et que nous acceptons comme vraies sans même les avoir mises en question par une réflexion personnelle. De ce point de vue, éduquer consisterait à conduire quelqu'un hors de ces schémas préétablis. Quelqu'un qu'on a persuadé que ce qui compte dans la vie c'est d'abord gagner beaucoup d'argent, et qui prend cela comme vérité indiscutable, n'a pas été éduqué existentiellement. Pareil sur d'autres plans : croire que seul le catholicisme est la vraie religion sans même avoir songé à contester cette "vérité" c'est ne pas être éduqué.
Tu comprends que, de ce point de vue, éduquer c'est inciter ceux qu'on éduque à toujours examiner d'un point de vue critique les "vérités" qu'on leur transmet. "On" c'est : les parents, les professeurs, les amis, la société avec ses hommes politiques, ses technocrates, etc.
Il ne s'agit pas de rejeter systématiquement tout ce qu'on nous dit (ce serait de la bêtise) mais de réfléchir, d'expérimenter, d'observer et, peu à peu, de se faire une idée personnelle (dans la mesure où c'est possible) grâce au doute. Cette attitude porte un nom, en philosophie : c'est le scepticisme. Il consiste à refuser de croire aveuglément.
Qu'est-ce que l'ignorance existentielle ? Disons que c'est ne pas savoir quel est le sens de sa propre existence. Ou rester figé sur une seule idée de ce qu'elle doit être. Donc être prisonnier de tous les conditionnements, des idées toutes faites qu'on nous a bourrées dans la tête et que nous acceptons comme vraies sans même les avoir mises en question par une réflexion personnelle. De ce point de vue, éduquer consisterait à conduire quelqu'un hors de ces schémas préétablis. Quelqu'un qu'on a persuadé que ce qui compte dans la vie c'est d'abord gagner beaucoup d'argent, et qui prend cela comme vérité indiscutable, n'a pas été éduqué existentiellement. Pareil sur d'autres plans : croire que seul le catholicisme est la vraie religion sans même avoir songé à contester cette "vérité" c'est ne pas être éduqué.
Tu comprends que, de ce point de vue, éduquer c'est inciter ceux qu'on éduque à toujours examiner d'un point de vue critique les "vérités" qu'on leur transmet. "On" c'est : les parents, les professeurs, les amis, la société avec ses hommes politiques, ses technocrates, etc.
Il ne s'agit pas de rejeter systématiquement tout ce qu'on nous dit (ce serait de la bêtise) mais de réfléchir, d'expérimenter, d'observer et, peu à peu, de se faire une idée personnelle (dans la mesure où c'est possible) grâce au doute. Cette attitude porte un nom, en philosophie : c'est le scepticisme. Il consiste à refuser de croire aveuglément.
Une
question se pose. Faut-il douter de tout, y compris de certaines valeurs comme
l'amour du prochain, l'honnêteté, etc. Pourquoi pas ? Douter ne consiste pas à
rejeter systématiquement, mais à comprendre le pourquoi. Par exemple : pourquoi
vais-je aimer mon prochain ? Pourquoi
est-ce que je cherche à être honnête ? Pourquoi est-ce que je ne vais
pas être violent ? Parce qu'on m'a dit qu'il ne "fallait pas" ? Où
parce que, après avoir médité sur la chose, je suis arrivé à la conclusion que
je ressentais comme "juste" de faire ou de ne pas faire ceci ou cela
? La réponse est évidente, me semble-t-il…
On
peut se tromper, me diras-tu… L'ego peut m'inciter à penser ce qui sert mon
petit intérêt. Je peux donc croire sincèrement "juste" une attitude
qui ne l'est pas. Sans doute… Mais si on reste vigilant - et très honnête avec
soi-même - on finit par se rendre compte qu'on s'est abusé. On peut alors
changer d'attitude, admettre que même nos plus profondes convictions étaient
erronées… Évidemment, si tu as cru dur comme fer toute ta vie que l'important
c'était posséder des biens matériels, que tu as lutté pour augmenter ta
fortune, acheter des sociétés etc., il va t'être d'autant plus difficile de
remettre en question ce qui a orienté toutes tes actions et ton mode de pensée[3].
Ceux
qui se trouvent dans cette situation n'ont donc pas été "éduqués" :
ils n'ont jamais remis en question ce qu'on leur a appris et qu'ils ont cru
être une vérité absolue. Le fanatisme n'est pas que religieux !
Voilà…
Finalement, l'éducation, ce serait là encore une attitude de formation visant à
apprendre aux gens à penser par eux-mêmes… et, si possible, à penser en-dehors
de leur propre intérêt. Dès lors la vie sur terre serait beaucoup plus facile -
chacun, avant d'agir, pensant aussi à
l'intérêt d'autrui… [4]
Tu
trouveras peut-être bizarre que je n'aie même pas abordé certains aspects en
rapport avec l'éducation. Par exemple l'éducation aux "bonnes
manières"… Franchement, là, ça me paraît trop évident. Ne pas tirer la
langue à la vieille tante, ne pas faire pipi dans le chapeau de papy, dire mercipardonsilvousplaitjevousenprie, ça
fait partie de l'éducation considérée comme la maîtrise de règles, de codes
facilitant les rapports sociaux. De l'huile dans les rouages de la machine
sociale en quelque sorte, pour qu'elle tourne un peu mieux. Certains pensent à
tort que c'est de l'hypocrisie mais ces « bonnes manières » sont des
laissez-passer qui n'engagent pas l'être. Elles nous évitent la jungle.
Il
y a, tu t'en doutes, des gens qui ne partageraient pas mon avis sur ce que j'ai
dit plus haut. Pour certains, l'éducation doit être très rigoureuse, stricte…
Pour d'autres elle doit être complètement libérale… A propos de cette dernière
j'ai une opinion très marquée. J'ai constaté que les enfants laissés libres de
faire ce qu'ils veulent - ou presque - sont non seulement insupportables et
incapables de vivre en harmonie avec la société, mais ils sont au fond d'eux
très malheureux. L'intérêt des interdits c'est qu'ils représentent des limites,
des repères qui permettent de savoir où on est, ce qu'on peut faire ou non.
C'est sécurisant. Sans eux, un enfant est perdu. De plus ces interdits peuvent
toujours être transgressés. L'enfant apprend ainsi à s’affirmer, à prendre ses
responsabilités et à assumer les conséquences de ses actes. Ne pas pouvoir
désobéir (ben oui, si tout est permis) est extrêmement déstabilisant. De plus
l'enfant qui n'a jamais été contraint à quoi que ce soit, le sera forcément
dans sa vie d'adulte et souffrira comme autant d'injustices les moindres
obligations…
Voilà,
ma chère Claire. J'espère avoir répondu à ton attente - si attente il y avait.
[1] Ce qui n'est pas complètement faux. Mais en attendant,
quand il pense que "l'homme est né bon ; la société l'a rendu
méchant" il se goure. Laisse un enfant sans éducation : catastrophe…
[2] Ne crois pas que je sois dupe : on est toujours le con
de quelqu'un ! donc moi aussi, je le suis. Mais il y a des degrés plus ou moins
graves - objectivement !
[3] Quelqu'un de richissime peut très bien être non
dépendant de sa richesse. C'est rare mais envisageable. Cela signifierait qu'il
a suffisamment réfléchi pour ne pas devenir dépendant d'un conviction (= seule
la fortune justifie l'existence). Celui-là pourra tout perdre sans être
désespéré.
[4] Mais rappelle-toi ce qu'il me semble avoir dit une fois : avant de
vouloir pousser les autres à agir dans le bon sens, poussons-nous nous-mêmes à
agir dans le bon sens ! Si je veux éduquer les autres à être moins égoïstes, je
dois d'abord faire en sorte de l'être moins moi-même… Et pareil pour tout.
C'est important. Il faut être cohérent…
Ce
n'est pas pour rien que ceux qu'on appelle des "Maîtres" peuvent,
eux, donner des conseils. Parce qu'ils se sont défaits des faiblesses communes.
D'ailleurs ils ne donnent pas de conseils, la plupart du temps. Ils agissent
normalement, simplement. Mais comme tous leurs actes sont "justes"…
on a envie de les imiter. Les actes sont autrement plus convaincants que les
paroles.
Lettre 14 : intermède : une curieuse lettre d'amour
Chère Claire
Je viens de relire ta lettre et
la lettre d’amour (fictive) qu'elle contient. J'ai trouvé curieux que tu fasses
parler un homme (pudeur ?) mais pourquoi pas ? Comme tu le dis, il est "un
peu" pessimiste, le bonhomme. Ou très lucide ? Il a en tout cas raison sur
un point : "rien ne dure". Par contre, ce qu'il ne sait pas - ou
qu'il n'est pas prêt d'accepter - c'est que ce qui ne dure pas peut se transformer positivement sans pour autant disparaître. L'amour un peu fou des débuts peut laisser la
place à un sentiment moins exalté mais plus profond. A voir si on accepte ce
changement ou non. Le refuser c'est, comme tu, pardon, comme « il » le dit très bien, recommencer
indéfiniment la même histoire. L'accepter c'est aller toujours plus loin dans la connaissance de l'autre et l'aimer de + en + pour ce qu'il (elle) est.
A mon avis Pauline ferait bien de lui expliquer cela et, s'il se montre
partisan du changement systématique, l'envoyer paître avant que ce soit lui qui
s'en charge ! En tout cas ta lettre est assez plausible et bien écrite. En plus ton
personnage semble plutôt honnête. Mais à mon avis il joue la comédie quelque
part sans s'en rendre compte ou il manque de spontanéité : dire
à quelqu'un "je t'aime" et rajouter
"… mais ça ne va pas durer", me paraît suspect. A moins que ce
soit un vieux désabusé ? On sent de toute façon que quelque chose ne tourne pas
bien rond, pour scier ainsi la branche sur laquelle il s'assied !
Tu me demandes une lettre d’amour
écrite sur le ton « romantique populaire ». C'est plutôt tordu comme
exigence (je te reconnais bien là). Mais ça me plaît. Si tu permets, pour la
couleur locale, je vais imaginer en plus que c'est un paysan qui a rencontré ta
Pauline pendant l'été et qui a eu le coup de foudre. Mais ils sont séparés. Ce
sera donc le style "Romantico country pop" (dernier style à la mode
!)
Le soleil vient de mourir à
petit feu comme la Fanny ( l'épouse au Marcel mon voisin) qui s'est suicidée
hier à la taupicine. Moi j'ai pas besoin de mourir à la taupicine : ton absence me ronge le cœur. Tu es celle que
j'attendais sans le savoir depuis que ma mère elle m'a laissé. Et depuis que
mes yeux ont croisé ton regard de belle génisse langoureuse, je suis possédé
par un beau démon qui te ressembles. Tu es une fleur de pissenlit que j'aimerais
froisser dans ma main pour en renifler le parfum de miel. Je pense à la douceur
de tes cheveux qui effleuraient ma joue quand j'essayais de te lutiner et que
toi tu disais "Non, non, Emile, il ne faut pas, nous sommes fous…" et
que, finalement, tu étais quand même bien contente et que tu laissais faire.
Tes cheveux, ils étaient plus légers et plus soyeux que la crinière de la
grande jument que tu aimais bien caresser. Et puis il y avait aussi tout le
reste que j'ose pas dire et qui m'emportait comme la jument si elle avait eu
des ailes : dans un galop si rapide que j'avais l'impression de ne plus toucher
la terre.
J'ai mis la photo de toi que
tu m'as donnée avant de partir sur ma table de nuit. Chaque jour j'y pose
devant un bouton de rose, les dernières de la saison. Vous allez bien ensemble.
Je la regarde, cette photo, et ma rêverie m'emporte sur ses ailes comme si
j'étais sur celles d'un canard sauvage. Je dis ça parce que, justement, j'en ai
vu passer un vol ce matin. J'aurais voulu qu'ils m'emportent vers toi. Hélas,
ces canards, ils partent pour les pays chauds. Et toi, tu habites dans le nord.
Alors je reste ici : malgré ton absence, je sais que tu n'es pas si loin que
l'Afrique.
Le temps glisse doucement,
comme les nuages d'automne. Ils sont pleins de pluie et moi je suis plein de
larmes. Les orages qui grondent le soir, j'entends les mêmes dans moi. Que se
passera-t-il quand les tempêtes d'hiver viendront déraciner les noyers et les
cerisiers ? Je crains de le deviner : je sais pas ce qu'ils arracheront en moi
mais si tu me laisses je finirai comme les arbres : sec et mort.
Alors je vais me tourner vers
l'étoile du soir, Vénus, l'étoile de l'amour. Je la regarderai et lui
adresserai une prière que tu entendras aussi peut-être si tu la regardes. Puis
après j'irai traire les vaches. Je n'ose même plus les regarder au fond des
yeux. Sous leurs grands cils, j'aperçois une lueur si tendre que je pense à
toi. Et comme j'ai 12 vaches, c'est comme si ta présence me cernait.
Je crains de basculer dans la
folie, comme l'autre jour, pensant à toi, j'ai failli basculer dans la fosse à
purin. Tu es encore plus là depuis que tu n'es plus là. Il faudrait que je
trouve cette plante qui donne l'oubli et qui pousse dans la prairie d'à côté.
J'en ferais une tisane, je la boirais et peut-être je m'endormirais. Toi tu le
saurais par nos voisins, tu viendrais, tu poserais un bécot sur ma bouche et je
m'éveillerais !
Nous pourrions alors
commencer ensemble un conte qui finit bien. On l'appellerait pas Le bel au bois
dormant parce qu'il n'y a pas de bois et que je ne suis pas beau. Mais tant
pis. On vivrait quand même heureux et on aurait beaucoup d'enfants (enfin pas
trop non plus parce que la ferme, elle les nourrirait pas tous).
Je bise doucement tes petits petons roses.
Ton Emile qui se meurt de
langueur. »
Je t'embrasse
Lettre 15 : quelques propos sur le yoga
Plume,
Plume de canard, de poule,
d'eider[1], d'oie ou plume d'œuf (très petites et difficiles à
voir) tu es une plume. Longue et légère, ébouriffée, douce mais piquante aussi.
Méfie-toi : une saute de vent pourrait t'emporter loin, duvet froufrou envolé !
Bon, la plume, je la reprends :
plume d'oie électronique d'ordinateur. Pas cric scratch scratch le bruit de la
plume mais tactactac le bruit du clavier. Moins poétique et plus pratique.
Après les festivités et liesses
du 100ème anniversaire du Lycée, boum ! retour au sol. Le rideau se ferme : finie la
comédie. Place à la tragédie du bac. Après les rires, les pleurs, la peur et la
sueur (oui ma sœur. Poil au cœur)
Je
résume : après avoir vu que certain mystiques indiens (ou autres) cherchent à
se libérer de l'ego, mettant fin aux réincarnations, reste à voir COMMENT. Ça
c'est la question finale et suprême. D'où ces feuilles sur les yoga. Oui ma
chère : les yoga (car il y en a plusieurs) sont, à l'origine, des moyens
psycho-physico-spirituels (ouf) permettant d'atteindre la Libération. Il est
clair, Claire (ouaf), que les gens qui prennent des cours à Yoga 7 ne
pratiquent pas tous, de loin, dans le but délibéré de se… libérer. Les
professeurs non plus. En fait il y a ceux:
- qui
recherchent souplesse et bien-être physiques
- qui
recherchent cela + un bien-être psychologique : apprendre à se connaître,
développer leurs facultés mentales, diminuer - voire supprimer - le stress,
obtenir un contrôle (sans effort, attention) des émotions, acquérir la paix de
l'esprit, réduire les peurs, etc.
- qui
recherchent tout cela + la dimension spirituelle : l'union avec le Divin.
"Yoga" signifie "union" (le sanskrit "yoga" a
donné "yoke" en anglais, c'est-à-dire le joug qui réunit deux bœufs, et en latin
"religere" qui signifie relier (=réunir) et en français religion !
Fort, hein ? La "religion" c'est donc ce qui réunit (devrait en tout
cas), horizontalement, les hommes entre eux (cf. guerres de religions, extrémistes divers !) et, verticalement, unit les hommes au Divin. Tu as donc
une direction verticale et une direction horizontale… ce qui dessine une croix,
souvent symbole de cette double union, dans plusieurs religions).
- qui
recherchent tout cela + la Libération.
- pas
de dogmes, pas de "croyances" à suivre aveuglément, mais plutôt une
pratique, une expérimentation, une découverte progressive de ce qu'il y a en
nous d'au-delà de la matière.
- pas
de culte particulier rendu à un Dieu (dans l'Hindouisme ça existe tout de même)
- pas
de rupture et encore moins d'opposition entre l'esprit, l'"âme" et le
corps. L'homme forme un tout et chaque aspect de sa nature est interdépendant
des autres aspects. Dans le catholicisme, par exemple, il y a l'"âme"
(là, bravo, super, vive l'âme) opposée au corps (alors là attention, danger,
péché, caca). Le yoga utilise le corps et l'esprit pour aller vers ce qu'il y
a de divin en soi (appelons ça l'âme si on veut).
Pourtant, à l'origine, par
rapport à ce dernier point (unité de l'être), le Christianisme était très
proche de cette conception… Il a pas mal dégénéré, il faut l'avouer (on pourra en reparler).
Après ces fiches sur les yoga
il y en aura encore 2 fois 2 sur l'Advaïta Vedanta. Alors là je te dis pas : tu
vas avoir les neurones en feu. En attendant, essaie déjà de digérer celles-ci.
Elles sont franchement simples par rapport même aux précédentes. Mais, si tu
les lis attentivement, comme si elles s'adressaient à toi - ce qui est le cas,
forcément - tu devras reconnaître qu'elles peuvent nous mettre face à des choix
de vie assez opposés… Heureusement les compromis sont possibles… Par contre,
même si on ne se sent pas assez motivé pour s'engager sur cette voie, il y a
quelque chose qui paraît fondamental : l'action juste. Ou "honnête", même si le terme est un peu
"moralisant". Ça, c'est à la portée de chacun(e).
Aller ! Je te lâche !
Je souffle tout doucement sur la
petite plume, pour la faire s'envoler, pour la faire monter un peu vers le ciel
- mais pas trop quand même !
Lettre 16 : l'Advaïta Vedanta ouh là là...
Chère Eclair (tu connaissais cet
anagramme de ton nom ?)
Rapide comme l'éclair, preste
comme la foudre… on pourrait broder longtemps sur cet anagramme (avec Gérard je
peux faire "Garder" ou "Grader". Je préfère le 1er…
même si on a de la peine à me "garder" paraît-il…)
Bon. On n'est pas là pour
tricoter avec les lettres. Je t'ai abandonnée la semaine dernière, comme tu ne
l'as sans doute pas remarqué. Il y a des fois, comme cela, où on ne voit pas le
temps passer… Comme je m'ennuyais un peu, j'ai fait deux conseils de
discipline. Hop ! deux élèves virés 3 jours.
Pourquoi ? Je te l'ai dit : pour m'occuper. Bon, ils avaient aussi tendance à
plus emm…bêter les professeurs qu'à travailler. On dit les choses deux fois,
trois fois… et paf ! la foudre tombe (nous revoilà au thème de départ). Je plaisante et c'est de mauvais goût, mais ça rend plus léger...
A part ça ? Ben : le bac, les
révisions, le stress (celui des parents, parce que celui des élèves... Mais c'est pas plus mal ainsi.)
Voilà voilà voilà…
Pour ce qui nous concerne - toi
et moi - je t'envoie comme promis, la 1ère partie (il y en a deux)
de l'Advaïta Vedanta (comme ça se prononce). C'est bizarre comme manière
d'envisager l'existence mais assez - non : TRES - intéressant. Une fois de plus je n'ai pu
tout mettre - mais ce n'est pas le but.
Dis-moi… c'est bientôt ton
anniversaire, non ? 16 ans ! Ça te fait quoi ? Rien ? Je ne te crois pas. C'est
un âge clé. A 16 ans je me sentais vachement important. Je me croyais même
adulte. C'est dire… Les adultes (les vrais) je ne les aimais pas trop. Enfin, ça dépendait lesquels… Il y avait des
profs que j'aimais bien. Mais personne que j'admirais vraiment. Mes préoccupations
d'alors n'était pas vraiment d'ordre scolaire. Trois choses m'intéressaient :
la musique (je jouais de la guitare dans un groupe très connu et dont la
renommée s'étendait à l'école), la lecture et les filles. Surtout les filles.
Mais je n'étais pas très efficace avec celles que je préférais (c'est toujours
pareil, je crois, à cet âge : on séduit celles dont on n'a rien à faire et on
est nul avec celles dont on tombe amoureux). J'écrivais aussi beaucoup de
poèmes (très romantiques et pleins de clichés) que je n'osais pas faire lire
(j'avais bien raison.) Ah si, il y a encore un truc que j'aimais : la nature.
Ça, c'était Cublize, le bled où je passais les vacances avec mon frère et où
nous vivions un mois comme des sauvages. A ce propos, te l'ai-je dit ? je suis
en train d'écrire des textes racontant ces vacances qui n'avaient rien
d'extraordinaires mais que nous vivions de façon… extraordinaire. La chose se
présente sous forme de petits récits de 3 ou 4 pages chacun et qui s'articulent
tous autour d'un objet qui jouait un rôle plus ou moins important.
Lettre 17 : dernière lettre
Chère Claire,
Avec un peu de chance cette lettre arrivera samedi… Pas eu le temps de l'envoyer aujourd'hui. M'énerve… mais bon
ça bourre, en fin d'année - pire que pire. C'est dire…
Ce matin, avec I..., nous
avons fait écouter aux 1ère de nos deux classes qui viennent pour
réviser, 3 chansons qui avaient pour texte des poèmes (Verlaine, Appolinaire,
Prévert). C'était en rapport avec un sujet de dissert. On a montré en quoi le
traitement du texte était différent dans chacune des 3 mises en musique. Dans
la 1ère (Moustaki), c'est la musique qui était la plus importante
dans la 2ème (Yves Montand) le texte et dans la 3ème les
chanteurs (Frères Jacques). Les élèves ont bien aimé. Enfin… tu connaîtras tout
cela (révisions du bac) l'année prochaine !
Ton père m'a dit qu'une sorcière
- pardon - une souricière, non, une sourcière était venue : il y a de l'eau… à
35 mètres sous le sol (= immeuble de plus de 10 étages…) Je l'ai prévenu : c'est
pas moi qui creuse.
Je t'envoie la dernière feuille
sur l'Hindouisme.
Aujourd'hui on attend une
centaine d'invités à l'école. Les entrepreneurs, industriels du quartier qui
se retrouvent pour dire ce qu'ils attendent des études des élèves (pas
spécialement les nôtres). Ça va brasser… Certains couloirs sont interdits à la
circulation.
Le programme de yoga de l'année
prochaine est en train de s'établir. Je te tiendrai au courant pour les stages du samedis
(s'ils restent tels quels ou s'ils changent - ce qui est possible. Ce sera de
toute façon intéressant)
Je suppose que tu as dû avoir une
semaine très chargée (en divertissements).
Voilà… J'achève cette dernière
lettre (peut-être pas : si tu vas en vacances à une adresse fixe j'aurai
peut-être l'énergie de t'écrire).
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