Rencontre sur le Mékong

samedi 19 janvier 2013

PARABOLES REVISITEES (3) - Aveugles et voyants

Les aveugles et les voyants (Jean, 19: 35)



"Ieschoua dit alors : c'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que voient ceux qui ne voient pas, et que pour ceux qui voient soient aveuglés"
(L'Evangile de Jean, traduit par J.-Y. Leloup, Ed. Albin Michel)




Videre , "voir" en latin, a pour racine indoeuropéenne weid- dont le sens premier est "connaître" - la notion de vue physique étant le deuxième.
Cela donne au texte une portée immédiatement perceptible. Jésus n'est pas venu pour guérir les corps, il est venu pour que ceux qui ne comprennent pas comprennent et pour que ceux qui croient comprendre réalisent que la vraie compréhension est d'un ordre plus subtil ; la compréhension intellectuelle, affective ou sensorielle n’est pas rien ; mais elle n’est  pas tout.

Ieschoua, Jésus, est donc celui qui dessille - doublement. Les aveugles qu'il guérit ouvrent leurs yeux sur le monde physique mais aussi sur le monde plus intérieur du spirituel. C'est comme si leurs yeux de chair, en captant la lumière du jour, dévoilaient du même coup une réalité plus subtile que peut percevoir le « regard du dedans ».
Ouvrir les yeux sur le monde physique n'est de loin pas suffisant. Cela incite à s'arrêter aux  apparences. Le monde n'offre au regard que des surfaces et si le regard ne va pas au-delà, il demeure aveugle à tout ce qui est du domaine de la profondeur, de l'invisible.

Si, comme le dit le Renard de Saint-Exupéry l'essentiel est invisible aux yeux, les apparences visibles sont non seulement superficielles mais aussi trompeuses. La soi disant beauté des objets de consommation peut désorienter notre quête de vraie Beauté. La beauté horizontale du paraître, peut également nous entraîner vers la recherche exclusive des êtres séduisants (seducere signifie "tromper"…) Si une relation amoureuse se borne à l'échange de deux séductions fondées sur des critères d'ordre exclusivement physique, quelle chance a-t-elle de survivre à l'âge? Sans nous en rendre compte nous sommes bien souvent idolâtres : l'idole est en effet l'"eidôlon" c'est-à-dire "ce qui se voit"; l'image fantôme, reflet de miroir sans profondeur que nous prenons pour la Réalité.

Juger de la valeur de quoi que ce soit en s'arrêtant à l'apparence mène à l'égarement. Sur tous les plans. Estimer que ma posture de yoga est juste parce qu'elle est esthétiquement "belle" est une erreur. Elle sera juste si la posture intérieure, invisible aux yeux, est en harmonie avec elle, si tout l'être participe à la posture, le plus dense, comme le plus subtil.
Se rendre aveugle au visible, c'est donc choisir la vision intérieure, retourner, convertir son regard. C'est accepter la cécité au monde pour une plus grande clairvoyance de l'esprit.

Comment devient-on aveugle au monde ? En le regardant beaucoup ? en se lassant d'être sans cesse à la recherche de sa profondeur et d'être sans cesse renvoyé à sa surface? Peut-être. Peut-être qu'à force d'avoir beaucoup vu d'enveloppes, de voiles, de masques, de coquilles, d'armures parfois, nous pouvons en arriver à souhaiter découvrir ce qui se cache derrière… Peut-être aussi qu'à force de prendre des vessies pour des lanternes, des branches pour des serpents, des mensonges pour des vérités, des escrocs pour des sages nous devenons plus circonspects et cherchons à développer l'autre regard, celui qui franchit les écrans.

Dès le onzième siècle, le verbe "voir", qui signifiait aussi "comprendre", avait, dans le contexte religieux, le sens de "pouvoir contempler Dieu". Cet autre sens que prendraient ainsi les propos de Ieschoua ne contredit pas les précédents mais les éclaire : Jésus peut ainsi faire comprendre qu'il est venu afin que ceux qui ont le regard fermé au Divin puissent Le contempler. Et que tous les adorateurs de faux dieux ("ceux qui voient" = qui croient voir) soient plongés dans une nuit salvatrice - salvatrice parce que nuit de crise, occasion offerte de retrouver la "claire voyance", de pouvoir regarder non pas autre chose mais autrement le monde réel, saisir en lui le Réel du monde; avoir le même regard que Jean lorsqu'il affirme : "Nous vous annonçons ce que nous avons contemplé… concernant la parole de vie; car la vie a été manifestée, et nous l'avons vue" (Jean, 1, 1-3).

La contemplation esthétique est peut-être le moyen laïc qui nous rapproche le plus de la contemplation du Divin, à condition, bien sûr de "voir clair" dans l'œuvre, d'exercer cette perspicacité qui permet de capter autre chose que le doigt qui montre, de se rendre attentif à l'ombre portée de l'ici-bas, de la suivre au-delà. Il n'est pas aisé de regarder le monde comme une icône. Dans L'Evangile de Marie (J.-Y. Leloup, éd. A. Michel), on trouve ces paroles :"Comprenne qui pourra. Que celui qui a des yeux pour voir regarde !" Compréhension et vue sont ici explicitement réunies. C'est dire, redire, que la compréhension ordinaire est limitée. C'est suggérer qu'il existe un autre mode de connaissance, visionnaire celui-là. Le Divin n'est pas visible avec les yeux de chair, ni avec les yeux de l'esprit, de la psyché, mais par le « nous », que les théologiens considèrent comme la "fine pointe de l'âme".

Ce regard juste est celui de Marie s'écriant : "Seigneur je Te vois aujourd'hui dans cette apparition" (Marc, 10, 12-13). Il y aurait là tout un développement à faire sur cette faculté d'aveuglement volontaire à l'épais du monde en vue d'une lucidité permettant d'en capter la substance lumineuse, sur cette capacité de dépassement par l'"imaginal" de ce à quoi s'arrête notre myopie native.

Changeant de culture mais non de sujet, nous dirigeant vers l'extrême de l'Orient, nous serions amenés à évoquer la mâyâ  de l'Advaïta Vedanta ou la prakriti du Samkhya. Le cosmos déploie l'infinie variété des formes qui arrêtent notre regard et que notre intelligence limitée, ignorante, prend pour la réalité. Non que ces formes soient inexistantes comme il serait absurde de le prétendre,  mais elles ne sont pas toute l'existence; sur le plan physique elles se limitent à ce que nos cinq sens peuvent capter. Sur le plan intellectuel à ce que notre mental, notre intelligence peut appréhender. Sur le plan affectif à ce que nos sentiments peuvent éprouver. Sur le plan spirituel à ce que notre foi est capable de croire.

"Etre voyant", se faire voyant, c'est forcer notre regard à regarder plus avant, refuser de faire halte à l'entrée de l'oasis, imaginant que nous sommes en son milieu. Il s'agit de pousser plus loin malgré la fatigue ou la paresse; de détourner le regard des petits ruissellements qui appellent notre soif; de nous faire aveugles à la tentation de leur scintillement; en un mot de nous garder disponibles  pour le Lieu central. Au cœur de l'oasis il y a la source, sa fraîcheur, sa limpidité, sa lumière. Souhaitons que Ieschoua ou tout autre Voyant nous aveugle ! C'est la condition indispensable à l'exercice d'un regard juste, le seul qui soit véritablement libérateur.

                                                                                                                                Sur un plan plus affectif, voir vraiment c'est regarder autrui et, pour cela, inévitablement, détourner les yeux de soi-même. Nos propres intérêts, nos préoccupations, projets, inquiétudes, etc. dressent autour de nous des murs d'obscurité et nous rendent aveugles aux autres. Si nous avons quitté l'état d'enfance, intrinsèquement égoïste, nous sommes capables de nous oublier passagèrement pour nous rendre attentif à autrui. Mon regard, disponible, saisit alors ce que l'autre essaie de me montrer et qui restait invisible parce que je ne regardais pas vraiment.

L'amour vrai (celui qui s'oublie comme tel) est le contraire de l'amour aveugle : il est amour voyant. Il rend clairvoyant en ce qu'il traverse les apparences et capte ce qui, au-delà, ne peut être que digne d'être aimé. L'amoureux fasciné par sa "belle" qui, à plus d'un point de vue, n'est pas si admirable que cela, est peut-être dans le vrai au moins en ce que la beauté qui le fascine (et qu'il est le seul à percevoir) est inhérente à toute créature : par essence toute vie est digne de fasciner même si, transitoirement, donc prise à tel ou tel moment de son évolution, il lui reste beaucoup à accomplir pour retrouver son origine lumineuse… L'amour aurait alors ce pouvoir : rendre notre regard extralucide, le faire aller droit à l'essence de l'être – au moins dans les premiers temps de sa découverte…


                                                                                                     G D


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